Diplomatie océanique : entre partenariat et intérêts stratégiques, le Parlement européen sur la corde raide

Les océans ne sont plus seulement une question de conservation ou de gestion des ressources. Ils sont désormais de plus en plus liés à l’influence mondiale et aux rapport de forces.

C’est le message qui se dégage de la résolution du Parlement européen sur la diplomatie océanique. La diplomatie océanique de l’UE servira-t-elle les populations et leurs moyens de subsistance, ou principalement des intérêts stratégiques ? La réponse donnée par le Parlement européen, qui traduit un compromis difficile, contribuera à définir la manière dont l’UE s’engage avec les pays partenaires, notamment en Afrique.

La pêche artisanale : de la marge au premier plan

L'un des éléments les plus marquants de la position du Parlement est la reconnaissance de l'importance de la pêche artisanale. Il souligne son rôle dans le maintien des moyens de subsistance côtiers, le soutien à la sécurité alimentaire et l'ancrage des économies locales, non seulement en Europe, mais aussi à l'échelle mondiale. L'appel à la mise en œuvre des Directives de la FAO sur la pêche artisanale – fondées sur les droits humains, les droits fonciers des communautés de pêche artisanale et leur participation – offre une base solide pour une gouvernance plus équitable du secteur. Mais la reconnaissance ne constitue qu'une première étape. Pour que cet engagement ait un sens, il doit se traduire concrètement dans l'action de l'UE en matière de pêche externe, en particulier dans les accords de partenariats à la pêche durable (APPD) et le futur instrument « Global Europe ».

Partenariats sous pression

C'est sur la question des partenariats que l'équilibre devient plus délicat. La coopération avec les pays tiers, y compris en Afrique, est présentée comme une pierre angulaire de la diplomatie océanique. Une nouvelle génération d'APPD est envisagée, inscrite sur des stratégies régionales plus larges. Cela pourrait marquer un tournant positif si ces accords soutenaient véritablement la gestion durable des pêches et la résilience économique locale.

« La gouvernance des océans ne peut se limiter à un équilibre entre enjeux stratégiques et environnementaux. Si l’UE privilégie ses intérêts industriels, elle risque de fragiliser sa crédibilité. L’enjeu est clair : choisir un véritable partenariat fondé sur l’équité et les bénéfices partagés. » »

Cependant, ces mêmes accords sont également conçus comme des instruments visant à garantir l’accès aux ressources et à renforcer la compétitivité de l’UE. Ces deux objectifs peuvent s’avérer difficiles à concilier. En effet, un accès garanti accordé aux flottes de l’UE peut créer une pression pour maintenir les possibilités de pêche, même lorsque l’état des ressources, les impératifs de protection de l’environnement ou les besoins croissants de la pêche locale exigent une réduction des activités des flottes européennes. La diplomatie océanique ne peut se transformer en une diplomatie d’accès déguisée.

Les conclusions d'une récente conférence organisée conjointement par le Conseil consultatif sur la pêche hauturière (LDAC) et le Comité économique et social européen (CESE) soulignent que les APPD doivent aller au-delà de la simple garantie de possibilités de pêche et générer des bénéfices concrets pour les pays partenaires, notamment en matière de gouvernance, de transparence et de soutien aux secteurs halieutiques locaux. Pour être crédibles, les APPD doivent produire des résultats tangibles pour les communautés côtières, notamment à travers des investissements dans les chaînes de valeur, un appui aux activités post-capture – où les femmes jouent un rôle central – et une participation effective des pêcheurs artisans aux processus décisionnels.

Une durabilité qui inclut les populations

L’ambition environnementale constitue un autre pilier central. La protection de la biodiversité, l’action climatique et la conservation marine occupent une place de premier plan dans la résolution du Parlement. Les communautés côtières d’Afrique subissent déjà les effets de la dégradation environnementale, ce qui rend une gouvernance océanique renforcée d’autant plus essentielle pour elles. Il est donc encourageant de constater que les mesures de conservation doivent s’accompagner d’évaluations d’impact et de consultations des parties prenantes. Une durabilité qui exclut les populations n’est pas durable.

L’équité au-delà de la concurrence

Parallèlement, l’importance accrue accordée à la compétitivité et à la nécessité de conditions de concurrence équitables traduit des préoccupations bien réelles au sein de l’UE. Les navires de pêche européens sont soumis à des normes strictes, tout en étant confrontés à la concurrence de flottes qui ne respectent pas des obligations comparables. Il est légitime de chercher à corriger ce déséquilibre.

Lors de l’événement organisé par le LDAC sur l’avenir des APPD de l’UE, les échanges ont souligné que, pour être crédibles, ces accords doivent aller au-delà de la simple question de l’accès aux ressources et produire des bénéfices concrets : gestion durable, transparence, investissements locaux et soutien aux communautés côtières, en particulier à la pêche artisanale. Photo: Margaux Rochefort.

Cependant, l’équité ne saurait se limiter à la seule dimension concurrentielle. Elle doit également s’appréhender entre partenaires, en particulier dans les relations avec les pays en développement, où les secteurs de la pêche opèrent dans des contextes très différents. La pêche artisanale dans ces pays dispose d’un accès nettement plus restreint au financement, aux infrastructures, à la technologie et au soutien institutionnel, souvent dans un cadre de gouvernance plus fragile et avec des droits d’accès précaires. À l’inverse, les flottes de l’UE bénéficient de droits d’accès établis, de financements publics et de systèmes avancés qui, ensemble, renforcent leur compétitivité.

Pas d’ambition sans ressources

Le financement constitue un autre enjeu clé. Les inquiétudes liées à la diminution des ressources consacrées à la pêche et à la gouvernance des océans soulèvent de sérieuses interrogations quant à la mise en œuvre. Une ambition crédible suppose des investissements à la hauteur. Sans financements adéquats et ciblés, les engagements en matière de durabilité, de partenariat et de développement risquent de rester largement théoriques. Pour la pêche artisanale, cela se traduit par la nécessité d’un soutien concret aux infrastructures, à l’accès aux marchés, à la résilience climatique ainsi qu’au secteur post-capture, souvent négligé.

Quelle direction prendra la diplomatie océanique de l’UE ?

La résolution du Parlement européen fait émerger une vision plus intégrée de la gouvernance des océans, articulant les dimensions environnementale, économique et stratégique. Une telle approche est nécessaire dans un contexte complexe, mais elle comporte aussi un risque : celui de voir les voix de ceux qui dépendent le plus directement de la santé des océans reléguées au second plan au profit de considérations stratégiques de plus haut niveau.

« Le Parlement européen reconnaît le rôle central de la pêche artisanale pour les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et les économies locales. Cette reconnaissance doit désormais se traduire en actions concrètes dans les APPD et l’instrument « Global Europe ». »

Si l’Europe privilégie excessivement les intérêts stratégiques de son industrie, elle risque d’entamer sa crédibilité en tant que partenaire auprès des pays en développement. À l’inverse, en s’inscrivant dans une logique de partenariat véritable, fondée sur l’équité et le partage des bénéfices, elle pourra instaurer une confiance durable avec ses partenaires et contribuer à une gouvernance des océans plus soutenable.

Marcher sur une corde raide exige plus qu’un simple équilibre : cela suppose une orientation claire. Pour des millions de pêcheurs artisans en Afrique, la question n’est pas de savoir si l’UE peut rester en équilibre, mais de quel côté elle finira par pencher.

 



Photo de l’entête : des pêcheurs prépare leur sortie sur le site de débarquement d’Old Jeshwang, en Gambie, par Margaux Rochefort.