Ouverture de la pêche démersale côtière au Sénégal : entre souveraineté alimentaire et inquiétudes sur l’état des ressources

La décision du Ministère des Pêches et de l’Économie maritime du Sénégal d’autoriser l’octroi de nouvelles licences de pêche démersale côtière suscite une forte contestation du secteur de la pêche et de la société civile sénégalaises.

Selon le communiqué officiel du Ministère, quatre licences de pêche démersale côtière « option poissonnier-céphalopodier » ont été attribuées à un armement sénégalais, à l’issue des travaux de la Commission consultative d’attribution des licences de pêche (CCALP). Pour le Ministère, cette mesure fait partie de la mise en œuvre des orientations du Conseil des ministres de novembre 2025 visant à « renforcer durablement la disponibilité du poisson sur le marché national » et à consolider la souveraineté alimentaire. Il précise que l’armement bénéficiaire s’est engagé à consacrer l’intégralité de sa production au marché intérieur et à développer des infrastructures de conservation et de distribution dans les zones reculées du pays.

Le ministère indique par ailleurs que cette décision repose sur une évaluation scientifique du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye (CRODT), qui aurait mis en évidence « l’existence d’un potentiel de pêche de 2921 tonnes compatible avec un accès limité, progressif et strictement encadré à la pêcherie démersale côtière. » Le communiqué insiste sur le caractère « transparent, inclusif et fondé sur des bases scientifiques rigoureuses » du processus.

Une réouverture contestée dans un contexte de fragilité de la ressource

Cependant, cette décision intervient dans un contexte particulièrement sensible. Les licences de pêche démersale côtière sont gelées depuis 2006 en raison de l’état préoccupant des ressources ciblées.

« « Le manque de transparence concernant les bénéficiaires effectifs des navires bénéficiant d’une dérogation pour la pêche démersale côtière, dont certains pourraient être contrôlés par des intérêts étrangers, fragilise les garanties gouvernementales concernant l’approvisionnement national. » »

La réaction de la Coalition Nationale pour une Pêche Durable (CONAPED), menée par la plateforme de pêche artisanale CONIPAS, a été immédiate, appelant à l’annulation de l’Arrêté. De son côté, le Groupement des Armateurs et Industriels de la Pêche au Sénégal (GAIPES) estime que la levée partielle du gel soulève de graves et sérieuses interrogations. Les critiques formulées par les professionnels, tant artisans qu’industriels, reposent sur plusieurs arguments.

La CONAPED et le GAIPES considèrent que la levée partielle du gel des licences de pêche démersale côtière constitue une décision risquée dans un contexte où plusieurs stocks, comme le thiof ou les crevettes côtières, restent fragilisés ou surexploités. Les deux organisations rappellent que le gel instauré en 2006 répondait à une situation critique des ressources et craignent qu’une reprise de l’effort de pêche industrielle n’aggrave davantage l’état des écosystèmes marins côtiers.

La CONAPED exprime également des inquiétudes concernant certains armements opérant sous pavillon sénégalais mais soupçonnés d’être contrôlés, directement ou indirectement, par des intérêts étrangers. Pour la coalition, cette situation soulève la question de savoir si le dégel des licences profitera réellement à l’approvisionnement du marché national et à la souveraineté alimentaire, comme l’affirme le gouvernement, ou s’il risque au contraire de favoriser des opérateurs principalement orientés vers l’exportation et la rentabilité commerciale. La coalition estime que l’absence de transparence sur l’actionnariat et le contrôle effectif des armements fragilise la crédibilité des garanties avancées par les autorités.

Le GAIPES, pour sa part, remet en cause le potentiel exploitable avancé par les autorités, estimant que les chiffres du CRODT seraient surestimés lorsqu’on prend en compte les interactions entre espèces partageant les mêmes habitats. Selon lui, les volumes réellement exploitables représenteraient moins de cinq jours de consommation nationale de poisson, ce qui affaiblirait fortement l’argument de la souveraineté alimentaire.

Le GAIPES critique également la manière dont la décision a été prise, dénonçant un processus jugé peu transparent et insuffisamment concerté, notamment concernant l’attribution des licences à un seul armement. L’organisation appelle ainsi au maintien du moratoire de 2006, présenté non seulement comme une nécessité écologique mais aussi comme un impératif de justice intergénérationnelle.

La sécurité alimentaire dépend des ressources en petits pélagiques

Les deux organisations contestent également l’argument de la sécurité alimentaire avancé par le gouvernement, estimant que les volumes concernés demeurent faibles au regard des besoins nationaux et que les espèces démersales visées ne correspondent pas aux principales espèces consommées par les populations, dont l’alimentation repose surtout sur les petits pélagiques, en particulier la sardinelle et le chinchard.

Les données compilées par l’économiste Omar Sarr dans une récente contribution sur l’industrialisation de la pêche sénégalaise alimentent ce débat. Selon ces chiffres, les exportations sénégalaises de produits halieutiques sont passées de 151 000 tonnes en 2014 à un pic de 291 000 tonnes en 2020, avant de redescendre à 230 000 tonnes en 2024.

« « Le débat sur la pêche au Sénégal porte, en définitive, sur une question de priorités : tandis que les exportations industrielles et la production de farine de poisson poursuivent leur essor, les inquiétudes persistent quant au risque que la pression croissante exercée sur les petits pélagiques ne compromette la sécurité alimentaire, les moyens de subsistance et l’accès à des protéines abordables. » »

Les données mettent également en évidence la progression des exportations de farine de poisson. En 2024, les volumes de farine exportés correspondraient, selon les estimations reprises par Omar Sarr à partir des statistiques officielles, à l’équivalent de 79 000 à 98 000 tonnes de poissons frais transformés. Le document rappelle qu’un kilogramme de farine de poisson nécessite entre 3 et 5 kgs de poisson frais.

Cette évolution nourrit depuis plusieurs années les inquiétudes des organisations de pêche artisanale, des femmes transformatrices et de nombreuses ONG quant à la pression exercée sur les petits pélagiques, qui constituent la principale source de protéines animales accessibles pour une grande partie de la population sénégalaise.

Pour plusieurs organisations du secteur, la question centrale reste donc celle de l’affectation des ressources halieutiques : faut-il privilégier l’expansion de la pêche industrielle et des exportations, ou garantir en priorité l’approvisionnement durable du marché local et la sécurité alimentaire des populations, surtout centrée sur les petits pélagiques ?

Photo de l’entête : Un navire industriel, par Fer Nando/Unsplash.