Dans cet article, Béatrice Gorez et Joëlle Philippe font valoir que, bien que l'accord de partenariat pour une pêche durable entre l'UE et Maurice génère des retombées macroéconomiques mesurables, ces avantages restent largement invisibles pour les communautés de pêche artisanale. Elles mettent en avant le manque de transparence, l'impact limité sur le développement côtier, les problèmes de gouvernance et l'accès inéquitable aux ressources, et plaident en faveur d'un modèle de partenariat dans le domaine de la pêche plus inclusif et centré sur les communautés.
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Alors que l’Union européenne (UE) s’apprête à négocier un nouveau protocole dans le cadre de son Accord de partenariat pour une pêche durable (APPD) avec Maurice, les décideurs politiques devraient, comme à l’accoutumée, se concentrer sur des indicateurs tels que les captures de thon, les retombées économiques et la gouvernance régionale des pêches.
L’évaluation du protocole en vigueur conclut d’ailleurs que l’accord a produit des bénéfices tangibles pour l’ensemble des parties : « chaque euro d’investissement public génère en moyenne 4,01 euros de valeur ajoutée : 1,43 pour l’UE, 1,48 pour Maurice et 1,09 pour d’autres acteurs ». Cela intervient malgré une utilisation partielle des possibilités de pêche, avec moins de la moitié des accès négociés effectivement exploités, tant pour les senneurs que pour les palangriers.
Cependant, pour de nombreux hommes et femmes de la pêche artisanale mauricienne, ces résultats chiffrés restent largement déconnectés de leurs réalités. Des échanges avec des représentants de la Fédération des pêcheurs artisans mauriciens et du Syndicat des pêcheurs mauriciens, qui regroupent environ 1 600 petits pêcheurs, mettent en lumière une lecture différente : celle d’un « partenariat » perçu comme fragile et dont les bénéfices demeurent peu perceptibles au niveau des communautés côtières.
Dans ce contexte, la prochaine renégociation du protocole constitue une occasion de fondamentalement interroger la portée de cet accord : comment l’APPD UE-Maurice peut-il réellement contribuer au développement et à la résilience de la pêche artisanale mauricienne ?
1. Un accord dont les avantages restent largement invisibles pour les communautés côtières
L’évaluation de la Commission souligne que l’accord a atteint plusieurs de ses objectifs, notamment le soutien à la coopération en matière de gouvernance et de surveillance des pêches.
Cependant, cette même évaluation note que l’impact du financement de l’appui sectoriel a été limité par des retards et des difficultés de mise en œuvre. En décembre 2025, Maurice n’avait reçu que deux de ses quatre tranches annuelles de 450 000 euros chacune. Le rapport indique que « la mise en œuvre tardive du programme d’appui sectoriel par les autorités mauriciennes a compromis la valeur ajoutée de l’intervention de l’UE ». Pour les pêcheurs mauriciens, le problème va bien au-delà des retards. Beaucoup affirment ne tout simplement pas savoir comment les fonds ont été utilisés.
« Le manque de transparence pousse les pêcheurs à rejeter complètement l’accord », explique Kenzy Brunet, de la Fédération des pêcheurs artisans mauriciens, ajoutant que « les pêcheurs de lagune se demandent où va l’argent, car ils ne voient aucun progrès. »
Pour les communautés qui dépendent de la pêche lagunaire et côtière, la promesse d’un « partenariat pour une pêche durable » sonne creux. Comme elles n’ont cessé de le souligner, la durabilité ne peut se mesurer uniquement à l’aune des performances des flottes hauturières ; elle doit également se traduire concrètement par le développement de la pêche côtière.
2. Un secteur côtier toujours en difficulté après des chocs environnementaux
Les communautés de pêche mauriciennes font toujours face aux conséquences de la marée noire du Wakashio de 2020, qui a contaminé les mangroves et les écosystèmes côtiers. Des études auraient été menées sur les sols et les organismes marins afin d’estimer la contamination potentielle, mais les pêcheurs affirment que leurs résultats n’ont pas été rendus publics.
Pour les communautés qui dépendent d’écosystèmes lagunaires fragiles, l’incertitude quant aux conditions environnementales ne fait qu’accroître leur vulnérabilité économique.
Parallèlement, le secteur artisanal est confronté à des problèmes de gouvernance au sein même du secteur. Le système des cartes d’identification des pêcheurs, qui détermine l’éligibilité aux prestations liées à la pêche, est depuis longtemps source de controverse. Selon les pêcheurs, ces cartes sont parfois distribuées à des personnes qui ne sont pas des pêcheurs actifs.
3. Pêche industrielle et perceptions locales de l'équité
Les organisations de pêche artisanale locales expliquent que les senneurs de l'UE sont autorisés à opérer jusqu'à 15 milles marins de la côte, bien que la plupart de leurs activités de pêche se déroulent plus au large, souvent vers des eaux plus proches des Maldives ou de la Somalie.
Dans la pratique, les flottes industrielles débarquent rarement du poisson à Maurice, ce qui signifie que les retombées économiques pour l'économie locale restent modestes.
Les pêcheurs artisans de l'île Maurice dénoncent un appui sectoriel inadapté, citant notamment des investissements dans les infrastructures qui ne répondent souvent pas aux besoins locaux. Photo : un pêcheur à l'œuvre sur le récif au large de Poudre d’Or, par Gail Hampshire.
Pour la filière artisanale locale, la préoccupation porte donc moins sur la concurrence directe que sur la perception de l'équité dans l'utilisation des ressources marines. Lorsque des flottes étrangères accèdent aux eaux nationales en vertu d'accords internationaux, les communautés côtières s'attendent naturellement à en retirer des avantages concrets.
4. L'occasion manquée des prises accessoires
Un domaine où les avantages de la pêche industrielle au thon pourraient être plus visibles concerne la gestion des prises accessoires des thoniers à senne coulissante.
Avant 2000, les organisations de pêche artisanale mauriciennes jouaient un rôle important dans la distribution des prises accessoires débarquées par les flottes étrangères. Le poisson était vendu à prix réduit sur les marchés locaux, contribuant ainsi à fournir des protéines abordables aux communautés les plus pauvres.
Ce système fonctionnait parce que l’Office de commercialisation agricole autorisait la Fédération des pêcheurs artisans à gérer la distribution, en veillant au respect des normes sanitaires.
Cependant, le système s’est progressivement effondré. Une réduction des licences de pêche étrangères en 2022 a entraîné une baisse des prises accessoires disponibles. Dans le même temps, l’accès à l’offre restante s’est de plus en plus orienté vers des entreprises liées aux élites politiques. « De nouvelles entreprises créées par des personnes proches du gouvernement ont désormais accès aux prises accessoires et les vendent à des hôtels et des supermarchés à des prix élevés », explique M. Brunet. Pour les organisations de pêche, les conséquences sont graves. « Cette situation menace la survie de la fédération, qui risque de fermer ses portes et de licencier ses employés. »
5. Appui sectoriel : quand les projets de développement manquent leur cible
Les frustrations liées au financement sectoriel se traduisent également dans la nature des projets mis en œuvre. Les communautés locales évoquent plusieurs cas où les investissements en infrastructures apparaissent mal alignés avec les besoins réels. Des machines à glace financées par l’Union européenne auraient ainsi été installées dans des villages abritant de très petites communautés de pêche, tandis que les principaux sites de débarquement continuent de manquer d’équipements essentiels.
« En décembre 2025, l’île Maurice n’avait reçu que deux des quatre tranches annuelles prévues, d’un montant de 450 000 euros chacune. Cependant, pour les pêcheurs mauriciens, le problème va bien au-delà des simples retards, car beaucoup affirment ne pas savoir comment ces fonds ont été utilisés. » »
« On peut acheter une voiture à quelqu’un sans connaître ses besoins », explique M. Brunet. « Si vous achetez une Mini à quelqu’un qui vit dans les montagnes, elle ne servira à rien. » Face à ces lacunes, les organisations de pêche ont proposé de réhabiliter des maisons de pêcheurs dans des endroits stratégiques tels que Tamarin, Mahébourg et Cap Malheureux. Ces infrastructures pourraient fonctionner comme points de débarquement, marchés aux poissons et unités de transformation, tout en créant des emplois pour les femmes actives dans la transformation et en facilitant la commercialisation locale des captures.
Cependant, ces propositions peinent à se concrétiser. À Tamarin, la maison des pêcheurs a bien été rénovée, mais l’instauration d’un loyer mensuel de 70 000 roupies mauriciennes (environ 1 300 €) complique fortement sa gestion par les communautés. À Mahébourg et Cap Malheureux, les projets de rénovation restent, pour leur part, inachevés ou bloqués.
6. Des programmes de développement aux résultats mitigés
Certains programmes ont néanmoins produit des résultats tangibles, notamment les initiatives visant à soutenir l’acquisition de navires de pêche semi-industriels. Ces embarcations, opérant à proximité des bancs de pêche au large, offrent des perspectives d’expansion aux coopératives de pêcheurs.
Cependant, comme ces navires sont souvent construits en Inde ou au Sri Lanka, les bénéficiaires doivent parfois commencer à rembourser leurs prêts avant même la livraison et la mise en service des bateaux. Les organisations locales s’interrogent également sur l’absence de construction locale, alors que l’île Maurice dispose déjà de chantiers navals capables de réaliser ce type d’ouvrages.
À l’inverse, le « programme des canottes », qui subventionnait de petites embarcations destinées à la pêche autour de dispositifs de concentration de poissons ancrés, a rencontré un succès limité. Les pêcheurs soulignent que la baisse des stocks halieutiques et l’absence de chaîne du froid rendent ces activités moins en moins rentables, tandis que certaines embarcations subventionnées auraient été réorientées vers le tourisme.
7. Aquaculture : un développement pour qui ?
L’importance croissante accordée à l’aquaculture est également abordée avec prudence par de nombreux pêcheurs. Les projets à grande échelle, centrés sur des espèces d’exportation telles que les concombres de mer ou les algues, sont perçus comme bénéficiant principalement à des investisseurs privés. Les pêcheurs évoquent notamment des infrastructures aquacoles situées près de Bambous-Virieux, qui auraient coûté plusieurs millions de roupies mais seraient aujourd’hui à l’abandon.
Parallèlement, les pêcheurs ne rejettent pas totalement le développement de l’aquaculture. Beaucoup estiment qu’elle pourrait constituer une activité complémentaire utile en période de mauvais temps ou durant les saisons de faible pêche, à condition qu’elle soit mise en œuvre à petite échelle et dans une logique communautaire.
8. La pièce manquante : vers une vision de long terme pour la pêche mauricienne et un partenariat centré sur les pêcheurs
Dans l’évaluation publiée par l’UE, l’APPD UE-Maurice est largement présenté comme mutuellement bénéfique sur le plan macroéconomique. Toutefois, si le prochain protocole entend réellement tenir sa promesse de durabilité, il devra également répondre aux préoccupations des communautés qui dépendent directement des ressources marines.
Une plus grande transparence dans l’utilisation des fonds de l’appui sectoriel, une participation effective des organisations de pêche artisanale aux processus de décision, ainsi que des investissements mieux ciblés dans les infrastructures de pêche côtière contribueraient de manière significative à restaurer la confiance.
En définitive, la durabilité devrait être évaluée à l’aune de sa capacité à renforcer la résilience des communautés côtières, à garantir un accès équitable aux ressources et à assurer des moyens de subsistance viables pour les communautés de pêche artisanale.
Car la durabilité ne doit pas se limiter aux documents de politique publique : elle doit aussi se traduire concrètement sur le littoral, là où les pêcheurs rentrent avec leurs prises.
Photo de l’entête : un mareyeur au marché au poisson de Port Louis, Île Maurice, de Stefan Stega.


Bien que l'APPE entre l'UE et Maurice génère des retombées macroéconomiques mesurables, ces avantages restent largement invisibles pour les communautés de pêche artisanale. Les autrices mettent en avant le manque de transparence, l'impact limité sur le développement côtier, les problèmes de gouvernance et l'accès inéquitable aux ressources, et plaident en faveur d'un modèle de partenariat dans le domaine de la pêche plus inclusif et centré sur les communautés.