Le poisson se fait de plus en plus rare sur les tables africaines, alors même que les eaux africaines continuent d’approvisionner les marchés internationaux. Alors que l’UE s’apprête à dévoiler sa future stratégie en matière d’action extérieure dans le domaine de la pêche, la prochaine génération d’accords de partenariat pour une pêche durable (APPD) offre l’occasion de relever ce défi. Les futurs accords devraient aller au-delà des possibilités de pêche et des contributions financières pour examiner l’ensemble de la chaîne de valeur - depuis l’accès durable aux ressources halieutiques jusqu’à la conservation, la transformation et la distribution. Leur contribution à la sécurité alimentaire devrait en fin de compte être évaluée à l’aune d’un critère simple : permettent-ils à davantage de poissons capturés de manière durable d’atteindre les consommateurs locaux en bon état et à un prix abordable ?
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Introduction
A. EN AFRIQUE, LES ASSIETTES SE VIDENT
En Afrique, le poisson est l’une des sources de protéines animales les plus accessibles pour des millions de personnes. Il assure également des moyens de subsistance tout au long de vastes chaînes de valeur, principalement artisanales. Pourtant, l’Afrique est aussi le continent où les aliments d’origine aquatique sont les moins disponibles. Selon le rapport de la FAO « L’état mondial des pêches et de l’aquaculture 2026 », la disponibilité en poisson en Afrique n’était que de 9,1 kg par personne en 2023, contre une moyenne mondiale de 21,1 kg. Et les perspectives d’avenir ne sont pas rassurantes. Bien que la production et la consommation totales de produits aquatiques en Afrique devraient augmenter, la croissance démographique entraînera une nouvelle baisse de la consommation par habitant, en particulier en Afrique subsaharienne. Le continent est donc confronté à un défi considérable : les produits aquatiques sont déjà moins disponibles par personne que partout ailleurs dans le monde, et cette disponibilité devrait encore diminuer. Pour les organisations africaines de pêche artisanale, il s’agit d’une priorité stratégique: « Les politiques et les investissements dans le secteur de la pêche doivent être évalués à l’aune de leur contribution à l’augmentation de la disponibilité durable de poisson pour les consommateurs africains, tout en garantissant les moyens de subsistance et les droits des communautés qui dépendent de ces ressources », a souligné la Confédération africaine des organisations de pêche artisanale (CAOPA) dans sa déclaration au Comité des pêches de la FAO.
Il est donc essentiel de veiller à ce que les ressources halieutiques existantes contribuent autant que possible à la sécurité alimentaire. Les politiques doivent protéger les ressources et les écosystèmes, privilégier la consommation humaine plutôt que la production de farine et d’huile de poisson, et réduire les pertes tout au long des chaînes de valeur. Ces objectifs devraient également guider l’Union européenne lorsqu’elle examinera ses futurs accords de partenariats de pêche durables (APPD) avec les pays africains.
Cela s’inscrirait dans la cohérence du partenariat global de l’UE avec l’Afrique. Le renforcement de systèmes alimentaires durables et résilients est déjà une priorité du paquet d’investissement Global Gateway UE - Afrique, qui soutient le programme de développement de l’agriculture, de la pêche et de l’alimentation en Afrique, notamment par des investissements dans des chaînes de valeur durables, la transformation du poisson et l’amélioration de la nutrition. Accorder une plus grande attention à la sécurité alimentaire et aux chaînes de valeur locales du poisson dans les futurs APPD permettrait de relier plus étroitement les partenariats de l’UE en matière de pêche à ses priorités plus larges de coopération avec l’Afrique.
Les APPD ne peuvent bien sûr pas déterminer la politique alimentaire des pays partenaires. Mais dans la mesure où ils organisent l’accès des flottes de l’UE aux ressources, influent sur la destination des captures et apportent un appui sectoriel, ils peuvent renforcer ou affaiblir la contribution de la pêche à la sécurité alimentaire locale.
B. METTRE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE SUR LA TABLE DES APPD
Le lien entre les APPD et la sécurité alimentaire n’est pas une question nouvelle. Au cours des dernières années, plusieurs éléments d’une « approche axée sur la sécurité alimentaire » ont émergé, notamment dans les positions du Parlement européen sur certains accords.
La résolution du Parlement européen (PE) de 2022 sur l’APPD entre l’UE et la Mauritanie fait explicitement référence aux Directives volontaires pour garantir une pêche artisanale durable dans le contexte de la sécurité alimentaire et de l’éradication de la pauvreté. Dans ce texte, le Parlement a appelé à un appui sectoriel visant à renforcer la sécurité alimentaire locale et les communautés de pêche artisanale. Le PE a fait valoir que le poisson devait être principalement destiné à la consommation humaine plutôt qu’à la production de farine et d’huile de poisson. La résolution a également soutenu l’obligation faite aux navires pélagiques de l’UE de consacrer une partie de leurs captures à la distribution aux consommateurs mauritaniens, et a appelé à une gestion régionale des stocks de petits pélagiques partagés, reconnaissant explicitement leur importance pour la sécurité alimentaire.
Cette position va au-delà de la simple question de savoir si les activités de pêche de l’UE dans les eaux mauritaniennes sont durables sur le plan environnemental. Elle établit un lien entre la gestion des ressources, l’utilisation du poisson, son accessibilité pour les populations locales et l’utilisation de l’appui sectoriel. En d’autres termes, elle s’est intéressée non seulement à ce qui est capturé, mais aussi à ce qui finit par arriver dans l’assiette des consommateurs mauritaniens.
Le protocole UE-Guinée-Bissau 2024-2029 marque, lui, un précédent important: il s’agit du premier protocole d’APPD à faire explicitement référence, dans son préambule, aux Directives volontaires de la FAO pour la mise en œuvre d’une pêche artisanale durable. Dans sa résolution de 2025 relative à cet APPD, le Parlement a examiné ce protocole d’accord sous l’angle de la chaîne de valeur locale du poisson. Il a appelé l’UE à mobiliser une assistance technique et financière afin de « faciliter les débarquements d’espèces consommées localement, dans l’intérêt de la sécurité alimentaire des communautés locales, et de garantir l’accès à ce produit [le poisson] aux femmes transformatrices et aux grossistes en poisson, en assurant et en favorisant la consommation humaine locale de poisson ». Parallèlement, le Parlement européen a mis en garde contre l’expansion de la production de farine de poisson, car celle-ci utilise des ressources protéiques précieuses dont les communautés locales ont besoin.
La commission du développement (DEVE) du Parlement européen a adopté une approche similaire concernant l’APPD UE-Côte d’Ivoire. Dans son avis, elle a souligné la forte dépendance du pays vis-à-vis du poisson en tant que source de protéines animales, ainsi que le rôle central de la pêche artisanale. La commission DEVE a également appelé à un appui sectoriel au profit de la pêche artisanale, des communautés de pêche artisanale, des femmes et des jeunes, ainsi qu’au renforcement de la transformation locale.
Dans l'intérêt de la sécurité alimentaire, il est essentiel que les débarquements de l'APPD concernent des espèces consommées localement, afin que les transformatrices de poisson puissent les transformer et les vendre pour la consommation locale. Photo : une transformatrice de poisson à Cacheu, en Guinée-Bissau, par Carmen Abd Ali.
Prises dans leur ensemble, ces positions fournissent bon nombre des éléments nécessaires à une approche des futurs APPD dans le domaine de la pêche axée sur la sécurité alimentaire: un accès durable et préférentiel aux ressources pour les pêcheries locales; la priorité accordée à la consommation humaine; l’accès aux matières premières pour les femmes transformatrices; l’utilisation de l’appui sectoriel pour la transformation locale et la création de valeur; et des garanties contre une utilisation du poisson susceptible de compromettre la disponibilité alimentaire locale, comme la transformation en farine et en huile de poisson.
Les parties prenantes qui débattent de l’avenir des APPD s’interrogent également sur la manière dont ces accords peuvent générer des avantages plus concrets pour les pays partenaires et les communautés de pêcheurs, notamment par le biais de l’emploi, de la création de valeur ajoutée locale et du renforcement des économies locales. Lors de la conférence d’avril 2026, consacrée à la prochaine génération d’APPD, les participants de l’UE et d’Afrique ont souligné la nécessité de préserver la sécurité alimentaire dans les pays partenaires. L’avis du LDAC sur la prochaine génération d’accords de partenariat en matière de pêche va plus loin, en demandant que leurs objectifs soient formellement alignés sur les priorités de développement de l’UE, notamment la sécurité alimentaire locale et la réduction de la pauvreté, et que les captures réalisées dans le cadre de ces accords alimentent en priorité les marchés destinés à la consommation humaine plutôt que des usages non alimentaires.
Tous les ingrédients sont donc déjà sur la table. Le défi consiste à les rassembler au sein d’une approche cohérente. Les expériences menées dans le cadre des APPD existants offrent des enseignements utiles sur la manière dont les accords de pêche de l’UE et la coopération au développement peuvent compléter les politiques nationales des pays partenaires visant à renforcer la sécurité alimentaire.
1. Leçons à tirer des APPD antérieurs
A. MAURITANIE : LE DÉBARQUEMENT DU POISSON N’EST QU’UNE PREMIÈRE ÉTAPE
Dans le cadre de l’APPD entre l’UE et la Mauritanie, les chalutiers congélateurs pélagiques et les crevettiers de l’UE – pour ces derniers, en ce qui concerne leurs prises accessoires de poissons – doivent consacrer 2 % de leurs captures pélagiques transbordées ou débarquées à la politique mauritanienne de distribution de poisson aux personnes dans le besoin. Il s’agit là d’un élément inhabituel dans les accords de pêche d’accès: un lien direct entre l’activité de pêche autorisée au titre d’un accord et la nourriture mise à la disposition de la population du pays partenaire.
Le poisson est acheminé par la Société nationale de distribution de poisson (SNDP), qui fournit du poisson subventionné dans toute la Mauritanie, y compris aux communautés de l’intérieur des terres. La SNDP n’est pas une institution de l’APPD: il s’agit d’une entreprise publique mauritanienne, créée en 2013 et soutenue depuis sa création par la coopération espagnole. Elle compte aujourd’hui 33 centres logistiques et 398 points de vente. Le résultat dépend donc de l’interaction de plusieurs acteurs. Selon la dernière évaluation de l’APPD, ces contributions représentaient, en moyenne, environ 12 % du poisson collecté par la SNDP, tandis que l’administration mauritanienne, par l’intermédiaire de la SNDP, et la coopération espagnole fournissent le réseau grâce auquel il parvient aux consommateurs.
Les pêcheurs artisans mauritaniens consultés pour cet article se félicitent de cet aspect de l’accord. Ils soulignent que les espèces fournies sont celles qui sont généralement consommées localement. Mais ils en soulignent également les limites : dans certaines régions, la demande continue de dépasser l’offre, et le poisson disponible est souvent parti dès dix heures du matin.
Des programmes de coopération au développement soutiennent d’autres maillons de cette même chaîne de sécurité alimentaire. Le programme Promopêche, financé par l’UE et l’Allemagne, a investi dans des sites de débarquement pour la pêche artisanale, la conservation et le transport, des coopératives de femmes et de petites entreprises de pêche. Un projet actuel de la GIZ associe la gestion durable de la pêche à une meilleure hygiène, à une plus grande diversité des produits de la pêche et à de nouveaux canaux de distribution, y compris un éventuel soutien à la restauration scolaire.
Les projets de développement et de coopération peuvent compléter les APPD grâce à des synergies entre les acteurs chargés de leur mise en œuvre. Par exemple, le programme Promopêche, financé par l’UE et l’Allemagne, soutient plusieurs maillons de la chaîne de sécurité alimentaire : sites de débarquement, conservation, transport, coopératives de femmes et entreprises de pêche artisanale. Photo : site de débarquement en Mauritanie, par Christine Vaufrey.
Ces initiatives n’ont pas été conçues comme des composantes de l’APPD, et leur coexistence ne garantit pas automatiquement une cohérence. L’enseignement à en tirer n’est donc pas simplement que la coopération au développement (de l’UE et des États membres) peut soutenir le secteur de la pêche parallèlement à l’accord. Il réside plutôt dans le fait que des synergies mieux planifiées pourraient accroître la contribution de l’accord à la sécurité alimentaire.
Les conditions d’accès, les captures fournies par les navires de l’UE et l’appui sectoriel pourraient être mieux articulés avec les investissements dans les installations de débarquement et de stockage, les chaînes du froid, les capacités de transformation et la distribution à l’intérieur des terres. Une telle coopération devrait également renforcer les pêcheurs artisans et les femmes transformatrices qui approvisionnent les marchés locaux.
Cette coordination devrait débuter dès l’évaluation ex ante et se poursuivre au sein de la commission mixte. Les parties devraient identifier où le poisson est perdu ou ne parvient pas aux consommateurs, déterminer quel instrument est le mieux à même de remédier à chaque goulot d’étranglement et fixer des objectifs communs et mesurables en matière de sécurité alimentaire. Les 2 % de débarquements deviendraient alors le premier maillon d’une chaîne plus large permettant d’apporter aux consommateurs davantage de poisson capturé de manière durable, en bon état et à un prix abordable.
B. CÔTE D’IVOIRE : ACCÈS, PRIX ABORDABLES ET CHAÎNE DU FROID
En Côte d’Ivoire, les femmes transformatrices et commerçantes de poisson constituent un maillon essentiel entre la mer et les consommateurs. Elles fument, sèchent, stockent et commercialisent le poisson, y compris loin de la côte. Mais leur capacité à remplir ce rôle dépend avant tout de leur capacité à se procurer du poisson de qualité suffisante à un prix abordable pour elles-mêmes et pour leurs clients.
Les femmes transformatrices consultées en Côte d’Ivoire ont expliqué comment les fluctuations saisonnières des débarquements artisans – et, plus particulièrement, les périodes de repos biologique pendant lesquelles la pêche est suspendue – mettent en évidence la vulnérabilité économique du secteur. Elles dépendent régulièrement du poisson surgelé pour maintenir leurs activités, mais cette dépendance s’accentue lorsque les débarquements locaux de poisson frais diminuent. Pendant la période de repos biologique, les prix du poisson surgelé augmentent fortement, rendant certains produits, notamment la sardinelle, inabordables pour les ménages les plus pauvres.
Selon les parties prenantes consultées, le poisson congelé vendu sur les marchés locaux provient principalement des importations, notamment des captures effectuées par de grands navires européens opérant en Mauritanie dans le cadre de l’accord de pêche UE-Mauritanie. Mais le prix du poisson congelé n’est pas la seule préoccupation. Les femmes transformatrices ont également signalé de graves problèmes liés à la chaîne du froid. Selon elles, certains intermédiaires fournissant le poisson congelé coupent l’alimentation électrique des chambres froides afin de réduire les coûts d’électricité, ce qui entraîne la décongélation et la détérioration du poisson avant sa vente. Les femmes transformatrices n’ont pourtant d’autre choix que d’accepter ce poisson de qualité dégradée, ce qui a des conséquences sur leurs revenus, la qualité des produits et la santé des consommateurs.
Les conteneurs réfrigérés permettent aux communautés de pêche artisanale de conserver le poisson plus longtemps, mais restent très coûteux en électricité. Certaines coopératives de transformation du poisson se tournent vers des infrastructures de chaîne du froid alimentées à l’énergie solaire. Photo : Une transformatrice de poisson récupère du thon dans un conteneur réfrigéré financé par l’UE à San Pedro, en Côte d’Ivoire, par Joëlle Philippe/CAPE.
Les actions menées par le passé montrent que des investissements concrets peuvent faire la différence. En 2020, un appui sectoriel dans le cadre de l’accord entre l’UE et la Côte d’Ivoire a permis à des organisations de femmes d’acquérir un conteneur réfrigéré à San Pedro, ce qui a permis de conserver le poisson là où il était relativement abondant et de faciliter son transport vers Abidjan. Les femmes ont par la suite fait état d’un approvisionnement plus régulier. Cependant, le coût élevé de l’électricité a également mis en évidence les limites du stockage frigorifique conventionnel pour les coopératives de femmes. Les expériences menées ailleurs en Afrique de l’Ouest en matière de réfrigération solaire, comme à Fass Boye au Sénégal, illustrent une approche potentiellement plus abordable et durable.
Ces mesures peuvent paraître modestes comparées aux millions d’euros en jeu dans les accords de pêche, mais elles abordent un point décisif : accroître la disponibilité alimentaire ne se résume pas à capturer davantage de poissons. Cela nécessite également de réduire les pertes, de préserver la qualité et de veiller à ce que le poisson déjà capturé reste abordable et parvienne aux consommateurs.
2. Que doivent inclure les futurs APPD ?
Ces expériences suggèrent une autre façon d’envisager les futurs APPD. Actuellement, lorsqu’un accord est négocié ou évalué, une attention considérable est accordée aux opérations des navires : combien de navires peuvent pêcher, quelles espèces ciblent-ils, quelles sont leurs captures, où opèrent-ils et quelles redevances versent-ils ? Pourtant, du point de vue d’un consommateur de Nouakchott, d’Abidjan ou d’une ville de l’intérieur des terres, à des centaines de kilomètres d’une côte africaine, les enjeux décisifs peuvent être très différents : le poisson peut-il être conservé au froid ? Une femme travaillant dans la transformation du poisson a-t-elle les moyens de l’acheter ? Les routes et les moyens de transport réfrigérés permettent-ils de l’acheminer vers des marchés éloignés ? Et les techniques de transformation préservent-elles sa qualité et sa durée de conservation ?
C’est pourquoi une approche de la sécurité alimentaire axée sur la chaîne de valeur est essentielle. Pour chaque APPD, l’UE et le pays partenaire devraient identifier les pêcheries et les produits les plus importants pour la sécurité alimentaire locale et examiner la chaîne de valeur, depuis l’accès au poisson en mer jusqu’à sa consommation. Cette analyse ne devrait pas être menée uniquement par les administrations des deux parties. Les pêcheurs, les femmes transformatrices, les mareyeurs/euses et leurs organisations savent où ces chaînes de valeur fonctionnent et où elles échouent.
A. DU SITE DE DÉBARQUEMENT À L’ASSIETTE
Une approche axée sur la chaîne de valeur modifierait également la manière dont l’appui sectoriel dans le cadre des APPD est conçu et évalué. Plutôt que de mesurer le succès principalement à l’aune des dépenses engagées ou des infrastructures mises en place, elle poserait la question suivante : qu’est-ce qui s’est amélioré pour les populations locales qui capturent, transforment, vendent et consomment du poisson ?
En fonction des priorités identifiées par le pays partenaire et les acteurs locaux, les investissements pourraient porter sur l’amélioration des sites de débarquement, des installations de fabrication de glace, des chambres froides alimentées à l’énergie solaire, du transport frigorifique, de l’eau potable ou d’équipements de transformation plus sûrs. L’expérience de la Côte d’Ivoire montre qu’un soutien ciblé peut faire une différence tangible tout au long de la chaîne d’approvisionnement du poisson.
Les futurs accords devraient donc commencer par un diagnostic, et non par une liste d’infrastructures à acquérir. Qu’est-ce qui empêche les femmes transformatrices d’accéder à la matière première ? Qu’est-ce qui permettrait aux captures artisanales d’atteindre des marchés plus éloignés ? Où se situent les pertes de poisson après capture ? Qui sera propriétaire et gestionnaire des infrastructures, et comment les coûts d’exploitation et d’entretien seront-ils couverts ? Mais surtout, quels sont les besoins exprimés par les communautés de pêcheurs ? Un entrepôt frigorifique que personne ne peut se permettre d’utiliser en raison des coûts énergétiques élevés ne renforce pas la sécurité alimentaire. Le diagnostic devrait également déterminer où les infrastructures sont réellement nécessaires et susceptibles d’être utilisées, plutôt que de répartir des installations sans tenir suffisamment compte du nombre de pêcheurs, de l’intensité de l’activité et des autres besoins sur chaque site.
B. PRIORITÉ À LA GESTION DURABLE DE LA PÊCHE
La sécurité alimentaire ne peut pas être un objectif que l’UE soutient dans une partie d’un accord alors qu’une autre partie sape les ressources halieutiques ou l’accès des communautés locales à celles-ci. La gestion durable de la pêche reste donc le point de départ. Les futurs accords de partenariat dans le domaine de la pêche (APPD) devraient évaluer comment les possibilités de pêche accordées aux navires de l’UE interagissent avec les pêcheries importantes pour la consommation locale, les activités artisanales et les marchés régionaux.
Les accords existants constituent des précédents utiles. Le protocole actuel entre l’UE et la Mauritanie n’accorde aucune possibilité de pêche pour la catégorie des céphalopodes, qui comprend le poulpe, tandis que le protocole entre l’UE et la Guinée-Bissau fixe à zéro les possibilités de pêche pour les chalutiers ciblant les petits pélagiques. De telles décisions reconnaissent que l’accès des navires de l’UE ne doit pas être accordé lorsque l’état des ressources ou les besoins des pêcheries locales et régionales ne le justifient pas.
Un accès nul pour les navires de l’UE n’est toutefois pas suffisant si ces mêmes ressources restent soumises à la pression d’autres flottes industrielles ou d’une capacité nationale mal contrôlée. Les évaluations devraient donc prendre en compte l’effort de pêche cumulé, les activités de toutes les flottes et l’accès préférentiel dont ont besoin les pêcheries artisanales approvisionnant les marchés locaux et régionaux.
C. RASSEMBLER TOUS LES ÉLÉMENTS
La prochaine étape ne consiste pas à inventer un nouvel objectif pour les APPD, mais à rassembler les éléments existants de manière plus systématique. Chaque futur accord avec un pays partenaire africain pourrait inclure un « chapitre sur la sécurité alimentaire et les chaînes de valeur locales » adapté aux pêcheries, aux marchés et aux priorités du pays. Cette approche se reflète également dans un récent avis du LDAC sur la gestion régionale des petits pélagiques en Afrique de l’Ouest, qui préconise d’intégrer explicitement la sécurité alimentaire, la nutrition, l’emploi, le rôle des femmes dans la transformation artisanale et les effets sociaux sur les communautés côtières dans les critères d’évaluation des accords de pêche.
Il est essentiel d’identifier les chaînes de valeur halieutiques clés pour la sécurité alimentaire locale et régionale. Cela suppose de prendre en compte les contributions des communautés de pêche artisanale afin d’identifier les principaux défis : accès aux ressources, pertes post-récolte, chaîne du froid et accès aux marchés. Photo : conteneur réfrigéré alimenté à l’énergie solaire à Fass Boye, au Sénégal, par l’Agence Mediaprod.
Grâce à l’évaluation ex ante, l’UE et le pays partenaire pourraient identifier les chaînes de valeur halieutiques les plus importantes pour la sécurité alimentaire locale. En collaboration avec les pêcheurs artisans, les femmes transformatrices et d’autres parties prenantes, ils pourraient ensuite évaluer les principales contraintes le long de ces chaînes de valeur : accès aux ressources, accès aux matières premières, pertes après-capture, stockage frigorifique, transport, transformation et accès au marché. L’évaluation devrait également examiner comment les possibilités de pêche négociées dans le cadre de l’APPD, la destination des captures et les dépenses d’appui sectoriel influent sur la disponibilité, la qualité et l’accessibilité financière du poisson pour les populations locales.
Un tel cadre concrétiserait des principes de plus en plus reconnus par les institutions de l’UE et les acteurs du secteur de la pêche : les partenariats de pêche durables doivent protéger les ressources, soutenir les communautés de pêche artisanale, donner la priorité au poisson destiné à la consommation humaine et apporter des avantages tangibles aux populations des pays partenaires.
Conclusion : un test pour un véritable partenariat
Les APPD ne peuvent à eux seuls résoudre les défis de la sécurité alimentaire en Afrique. Ils ne peuvent pas compenser la faiblesse de la gestion nationale des pêches, reconstituer à eux seuls les stocks épuisés ni résoudre les problèmes structurels du continent en matière de chaîne du froid et de transport du poisson.
Mais la manière dont ces accords sont conçus peut faire la différence. Ils peuvent protéger l’accès des communautés artisanales aux ressources et aux marchés ; éviter d’encourager le détournement du poisson destiné à l’alimentation humaine vers la production de farine et d’huile de poisson ; améliorer l’accès des femmes transformatrices aux matières premières ; et investir dans les chaînes du froid et la transformation afin de réduire les pertes. Lorsque des navires de l’UE pêchent dans les eaux africaines, les accords peuvent également réaliser une évaluation plus systématique de l’impact de leurs activités sur le système alimentaire du pays partenaire.
La disponibilité des denrées alimentaires d’origine aquatique en Afrique est déjà inférieure à la moitié de la moyenne mondiale et devrait encore diminuer par habitant. Dans sa déclaration lors de la 37e session du Comité des pêches de la FAO, l’UE s’est inquiétée du fait que « les personnes qui pourraient avoir le plus besoin de cette ressource [les denrées alimentaires d’origine aquatique] y ont le moins accès ». La prochaine génération d’APPD devrait donc répondre à une question simple : une fois que les possibilités de pêche ont été attribuées, que les navires ont capturé et que la contribution financière a été versée, est-ce que davantage de poisson capturé de manière durable parvient aux personnes qui en ont besoin, en bon état et à un prix abordable? Si les futurs accords permettent de répondre de plus en plus souvent par l’affirmative, l’UE répondra ainsi à la préoccupation qu’elle a elle-même exprimée et contribuera à mettre davantage de poisson sur les tables africaines.
Photo de la bannière: Une transformatrice de poisson ivoirienne décharge du poisson d’un conteneur réfrigéré financé dans le cadre de l’appui sectoriel du programme APPD UE-Côte d’Ivoire, à San Pedro. Photo : Rich Press.


Le poisson se raréfie sur les tables africaines, tandis que les eaux du continent continuent d’approvisionner les marchés internationaux. Alors que l’UE prépare sa future stratégie extérieure dans le domaine de la pêche, la prochaine génération d’APPD peut contribuer à relever ce défi. Leur impact sur la sécurité alimentaire devrait se mesurer à une question simple : permettent-ils à davantage de poisson durable d’atteindre les consommateurs locaux, en bon état et à prix abordable ?