Le SSF-GSF à l’épreuve du Sommet de la pêche artisanale

Le troisième Sommet de la pêche artisanale (Sommet PA) s’est tenu du 4 au 6 septembre 2026 à Rome dans l’enceinte de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Au cœur des discussions : la réactivation du Cadre stratégique mondial en soutien de la mise en œuvre des Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale dans le contexte de la sécurité alimentaire et de l’éradication de la pauvreté (SSF-GSF).

Avant d’examiner les échanges entre les représentantes des communautés de pêche artisanale du monde entier, ainsi que les ONG et les scientifiques partenaires, un bref retour sur la création du SSF-GSF s’impose.

Après une décennie de tentative de mise en œuvre, le SSF-GSF toujours à quai

En 2014, le Comité des pêches (COFI) de la FAO approuve les Directives sur la pêche artisanale. Celles-ci constituent le premier instrument international consacré à la pêche artisanale. Elles visent notamment à contribuer au développement équitables des communautés d’artisans pêcheurs, à assurer une exploitation durable des ressources halieutiques et donnent des indications aux États dans l’élaboration de cadres juridiques respectueux de l’écosystème, visant à promouvoir une pêche artisanale durable.

Mais une question demeure : comment traduire ces Directives en changements concrets aux niveaux national, régional et local ? C’est précisément pour répondre à cette question qu’a été créé le Cadre stratégique mondial (GSF) en soutien de la mise en œuvre des Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale dans le contexte de la sécurité alimentaire et de l’éradication de la pauvreté (SSF-GSF).

L’objectif était de créer une plateforme mondiale de partenariat et de coordination permettant à l’ensemble du secteur de la pêche artisanale, aux gouvernements, à la FAO, aux organisations de la société civile et aux scientifiques de travailler main dans la main à la mise en œuvre des Directives. Le COFI approuve en 2016 la création du SSF-GSF, dont l’architecture envisagée devait notamment comprendre un groupe consultatif représentant les organisations de pêche artisanale, des groupes consultatifs régionaux, un mécanisme réunissant les États soutenant les Directives - les « Amis des Directives » - ainsi qu’une plateforme de partage des connaissances.

Le projet était ambitieux dès le départ, mais le mécanisme mondial n’a pas produit les résultats escomptés. Parmi  ses faiblesses, l’absence d’un statut institutionnel défini et le manque de ressources propres. Le SSF-GSF a ainsi  joué essentiellement un rôle de coordination, sans disposer des moyens nécessaires pour la mise en œuvre des Directives sur la pêche artisanale.

Le SSF-GSF et les dynamiques régionales existantes

Faut-il pour autant considérer le SSF-GSF comme la seule voie possible pour faire avancer la mise en œuvre des Directives ?

Alors que le mécanisme peine à se concrétiser, d’autres organisations poursuivent en effet ce travail sur le terrain et au niveau régional. C’est notamment le cas de la Confédération africaine des organisations de pêche artisanale (CAOPA) qui, lors de cette troisième édition du Sommet, a (re)présenté l’Appel à l’Action de la pêche artisanale. Ce document destiné aux gouvernements, propose cinq priorités pour mettre en œuvre les Directives sur la pêche artisanale. Présenté pour la première fois en 2022, il constitue depuis un cadre de plaidoyer commun pour de nombreuses organisations de pêche artisanale.

La question de l’articulation entre le SSF-GSF et les dynamiques régionales existantes s’est également posée lors des discussions sur la mise en œuvre des Directives au niveau régional. Certains participants du groupe Afrique ont souligné le risque de confusion que pourrait entraîner la création d’une architecture parallèle, avec l’établissement d’un groupe consultatif régional (RAG) pour l’Afrique.

En effet, l’Union africaine reconnaît déjà plusieurs cadres régionaux et panafricains rassemblant les acteurs non étatiques de la pêche et de l’aquaculture, parmi lesquels la Plateforme panafricaine des acteurs non étatiques de la pêche et de l’aquaculture (Afrifish-net) et le Réseau africain des femmes transformatrices et commerçantes de poissons (Awfishnet). La mise en place d’un groupe consultatif régional pour l’Afrique devrait donc tenir compte de ces structures, de leurs mandats, de leur représentativité et de l’expérience qu’elles ont déjà acquise.

Si le RAG Afrique devait devenir l’interlocuteur privilégié du SSF-GSF sans articulation claire avec les cadres régionaux déjà en place, cela risquerait de créer de la confusion, voire de la concurrence, entre les différentes structures, au risque d’affaiblir la représentation de la pêche artisanale africaine.

Cette question est d’autant plus importante que la CAOPA est depuis de nombreuses années un interlocuteur reconnu de l’Union africaine, d’Afrifish-net, de la Commission sous-régionale des pêches (CSRP) et de la Conférence ministérielle sur la coopération halieutique entre les États africains riverains de l’océan Atlantique (COMHAFAT). Elle porte, dans ces différentes enceintes, les priorités de la pêche artisanale, notamment en matière de  sécurité alimentaire, transparence, participation des communautés, renouvellement générationnel, adaptation au changement climatique ou encore  gestion régionale participative des petits pélagiques en Afrique de l’Ouest.

Djalikatou Chérif Haïdarou, transformatrice de poisson et représentante de la CAOPA, a exposé les principaux défis auxquels elle est confrontée au niveau continental africain, notamment une gouvernance fragmentée et une coordination transfrontalière limitée ; le changement climatique, la pollution et la dégradation des habitats ; le désengagement des jeunes, la faiblesse de la protection sociale et la pêche INN. Photo : Mamadou Aliou Diallo.

À l’issue de ce troisième sommet, il semble donc que les rôles et les mandats des RAG doivent encore être clarifiés. Une chose semble toutefois essentielle : leur mise en place ne peut se faire au détriment des organisations représentatives déjà actives, comme la CAOPA, ni des cadres régionaux existants et reconnus. Si le SSF-GSF veut réellement contribuer à la mise en œuvre des Directives, les nouveaux mécanismes devront s’appuyer sur ces dynamiques existantes, les renforcer et assurer leur complémentarité. Les organisations concernées devraient donc être pleinement associées à la définition du mandat, de la composition et du fonctionnement des RAG. Il conviendrait également de préciser comment ceux-ci travailleront avec les organisations panafricaines, les organisations régionales de pêche et les plateformes déjà reconnues par l’Union africaine.

Lignes de convergence ?

Au-delà des interrogations sur l’architecture du SSF-GSF, le Sommet a permis aux organisations de pêche artisanale et leurs partenaires – scientifiques,  ONG ou  gouvernements – de rappeler les principes qui devraient régir leur collaboration.

CAPE a détaillé comment elle met en œuvre les Règles de Conduite dans son travail avec les organisations de pêche artisanale africaines partenaires. Cette collaboration part des priorités et des besoins de ces organisations afin de renforcer leur autonomie et leurs capacités plutôt que de se substituer à elles. Le rôle de CAPE consiste également à mettre son expertise et ses ressources à leur disposition, tout en garantissant les conditions d’une participation effective et équitable. Cela suppose un accès adéquat à l’information et la possibilité de s’exprimer dans sa propre langue grâce à l’interprétation.

Les scientifiques ont également insisté sur la nécessité de reconnaître la valeur des connaissances détenues par les communautés de pêche artisanale et de leur donner les moyens de produire et documenter elles-mêmes leurs savoirs, leurs expériences et leurs analyses. Pour être véritablement utiles, les collaborations doivent ainsi reposer sur des objectifs communs, la confiance, la réciprocité et un engagement dans la durée. , Les connaissances ainsi produites doivent ensuite pouvoir informer des  actions concrètes et des politiques publiques.

Plusieurs ministres responsables des pêches et de l’aquaculture (Brésil, Madagascar, Indonésie, Cap-Vert) ont présenté les réussites et obstacles de mises en œuvre des Directives dans leurs pays respectifs. Le Sommet a toutefois été marqué par une faible participation des délégations nationales. Ce manque de mobilisation des États pose question après plus d’une décennie d’existence des Directives.

Les participants ont appelé à franchir une nouvelle étape en faisant des Directives sur la pêche artisanale un instrument contraignant. Car si les mécanismes, les partenariats et les connaissances peuvent contribuer à leur mise en œuvre, les progrès dépendront de l’engagement des États pour garantir leur application.

Dans cette perspective, la relance du SSF-GSF ne constituera une avancée que si elle renforce la capacité d’action des organisations de pêche artisanale, s’appuie sur les dynamiques régionales existantes et contribue à obtenir des engagements mesurables de la part des États.

Photo de l’entête : Christian Adams, du Forum des coopératives de pêcheurs artisans de la côte ouest (Afrique du Sud), lors du 3e Sommet sur la pêche artisanale, à Rome, en Italie. Photo : Mamadou Aliou Diallo.