Du 23 au 27 février 2026, Reykjavik, en Islande, a accueilli la deuxième réunion du sous-comité de la gestion des pêches de la FAO (COFI:FM).
Créée il y a deux ans, cette instance permet d’examiner en profondeur des enjeux clés de la gestion des pêches. Cette rencontre, qui a réuni 47 membres de la FAO et une trentaine d’observateurs issus d’organisations intergouvernementales et de la société civile, intervient dans un contexte de pressions croissantes sur les ressources de pêche, de concurrence accrue entre flottes industrielles et pêche artisanale, et de débats internationaux sur la gouvernance durable des océans.
La Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) a fait entendre la voix des communautés côtières et des acteurs de la pêche artisanale en Afrique. En effet, ces discussions sont cruciales, car elles influencent les politiques nationales, les règles internationales et l’accès futur aux ressources dont dépendent des millions de personnes.
La CAOPA a contribué aux discussions du Sous-Comité en présentant cinq déclarations – chacune soutenue par près de quarante ONG –, qui rappellent le rôle essentiel de la pêche artisanale dans la gestion et la conservation durable des ressources halieutiques et insistent sur l’urgence de mettre pleinement en œuvre les Directives volontaires de la FAO pour assurer la durabilité de ce secteur. Retour sur les principaux messages et recommandations présentés par la CAOPA lors de cette rencontre.
Quand pêche artisanale rime avec conservation de la biodiversité
Une discussion importante a porté sur l’amélioration de la conservation et de l’utilisation durable des stocks. La CAOPA a rappelé que les communautés de pêche artisanale jouent un rôle clé dans la préservation de la biodiversité. Grâce à des pratiques de pêche durables et à faible impact, comme l’utilisation d’engins sélectifs, l’instauration de périodes de fermeture de la pêche, notamment lors de la reproduction des poissons, ou encore la mise en place de restrictions spatiales, elles contribuent à limiter la surexploitation des ressources et à favoriser le renouvellement des stocks halieutiques, contribuant ainsi à la préservation des écosystèmes aquatiques.
« La gestion des pêcheries multispécifiques ne peut ignorer les impacts des flottes industrielles, en particulier du chalutage non sélectif. L’exclusion spatiale des navires industriels des zones côtières exploitées par la pêche artisanale constitue une mesure efficace (…) contribuant à la conservation de la biodiversité, à la sécurité alimentaire et à la résilience des moyens de subsistance côtiers. » Photo: Raïssa Madou au 2e Sous-comité de gestion des pêches de la FAO, par Margaux Rochefort.
Cette contribution repose également sur des savoirs traditionnels transmis depuis des générations, qui permettent aux communautés de gérer durablement les écosystèmes dont elles dépendent. Malgré la reconnaissance de leur apport, celle-ci « doit encore être traduite en engagements politiques concrets, notamment par l’adoption de mesures juridiques, budgétaires et institutionnelles qui consacrent la gestion des pêcheries de petite échelle comme une fonction à part entière de la gouvernance des pêches, et non comme une simple contribution volontaire », a souligné Gaoussou Gueye, président de la CAOPA. Car lorsque les communautés de pêche artisanale sont impliquées dans la gouvernance des ressources et participent à la gestion et à la surveillance des zones de pêche, notamment à travers des systèmes de cogestion avec les autorités et les organisations locales, cela renforce la protection des écosystèmes et confirme leur rôle de véritables gardiennes de la biodiversité aquatique.
La FAO a reconnu ces contributions et souligné l’importance de réformes politiques garantissant les droits fonciers et d’accès, des systèmes de surveillance participatifs et l’accès direct au financement pour les initiatives locales.
Quelle gestion pour des pêcheries multi-espèces ?
Les pêcheries artisanales du Sud Global exploitent une grande diversité d’espèces tout au long de l’année, en adaptant leurs techniques aux conditions locales et aux dynamiques saisonnières. Raïssa Madou, femme transformatrice de poisson et représentante de la CAOPA, a expliqué que cette polyvalence – multi-espèces, multi-engins et saisonnière – permet de répartir la pression de pêche entre espèces et saisons.
« La gestion régionale doit aller au-delà de la simple coordination pour évoluer vers une prise de décision conjointe en matière de conservation, de capacité de pêche et d’allocation de l’accès, fondée sur le principe de précaution. Des normes régionales harmonisées sont indispensables pour éviter la fragmentation réglementaire et l’exploitation des nations plus faibles, en particulier par les flottes industrielles. » »
Or, de nombreux cadres de gestion des pêches ont été conçus pour des pêcheries industrielles ciblant une seule espèce. Appliqués aux pêcheries artisanales tropicales, ces modèles montrent rapidement leurs limites. La gestion des pêcheries multi-espèces nécessite donc des approches participatives, intégrant les savoirs locaux, la régulation de l’effort, la sélectivité des engins et la protection spatiale des zones artisanales.
Des années de sous-investissement dans la recherche et la science appliquée ont également laissé les systèmes de suivi des pêches plurispécifiques largement insuffisants. Mme Madou ajoute qu’une « science trop souvent centralisée et éloignée des réalités locales peine à appréhender la complexité de ces écosystèmes ». Face à ce constat, le Sous-comité a appelé la FAO à renforcer en priorité son soutien technique à long terme pour les pêches plurispécifiques et multi-engins, en favorisant des approches de gestion plus innovantes et adaptées aux contextes régionaux, avec un accent particulier sur l’utilisation durable des ressources et le renforcement des capacités nationales.
Des accords d’accès conçus pour éviter la surcapacité des flottes
Une utilisation durable des ressources passe aussi par un meilleur calibrage des accords d’accès pour les flottes industrielles. Gaoussou Gueye, président de la CAOPA, a alerté sur les dangers que représente la surcapacité de ces flottes pour les océans et les communautés côtières. Il rappelle qu’en Afrique et ailleurs, des millions de pêcheurs artisans et de femmes actives dans la transformation du poisson voient leurs moyens de subsistance menacés par des flottes industrielles étrangères. Ces flottes, soutenues par des accords d’accès mal calibrés, aggravent la surexploitation des stocks et fragilisent les écosystèmes.
Les décisions sur l’accès aux ressources déterminent qui peut pêcher et où, ce qui impacte directement la sécurité alimentaire locale. En effet, lorsque les flottes industrielles viennent concurrencer la pêche artisanale dans les zones côtières qu’elle exploite traditionnellement, cela détourne le poisson des marchés locaux, mettant en péril des filières entières.
Pour rétablir l’équilibre, M. Gueye propose de repenser les accords d’accès, notamment « en misant sur des évaluations transparentes des stocks, la protection des zones de reproduction et des sites de débarquement et la priorité à la sécurité alimentaire ». La participation des communautés côtières, et en particulier des femmes qui constituent la majorité de la main d’œuvre post-capture, ainsi qu’un suivi rigoureux sont indispensables pour que la pêche industrielle ne supplante pas les acteurs locaux.
« Les accords d’accès doivent être conditionnés à des évaluations prudentes et transparentes des ressources halieutiques et donner la priorité à la sécurité alimentaire et à la pêche artisanale. Les dispositions spatiales et temporelles doivent protéger les zones de pêche artisanale […] ainsi que les espaces de débarquement et de transformation, afin de réduire les conflits et de préserver les moyens de subsistance des femmes. » Photo: Mercy Mghanga au 2e Sous-comité de gestion des pêches de la FAO, par Margaux Rochefort.
Certes, le Sous-comité a vivement encouragé les membres de la FAO à télécharger et mettre à jour régulièrement les informations sur les flottes sur le fichier mondial des navires de pêche, y compris les informations sur la propriété effective, qui permettrait de favoriser l’efficacité du suivi de la capacité et d’accroître la transparence. Reste à voir comment chaque pays appliquera ces recommandations concrètement sur le terrain. Dans ce contexte, le travail de la FAO sur les accords d’accès doit être poursuivi et intensifié, afin que tous ces accords deviennent véritablement durables et équitables pour les communautés côtières et les écosystèmes.
Intégration de la dimension sociale dans la gestion des pêches pour protéger la sécurité alimentaire
Pour le Rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, la faim n’est pas le résultat d’un manque de nourriture, mais de choix politiques et économiques qui marginalisent les petits producteurs, comme les pêcheurs artisans. Mercy Mghanga, vice‑présidente de la CAOPA, a rappelé que la pêche artisanale est un pilier essentiel de la sécurité alimentaire des communautés côtières africaines. Elle assure la subsistance des familles sans alternatives économiques et fournit des protéines et micronutriments indispensables aux populations à faible revenu, qui dépendent de poissons abordables comme les petits pélagiques.
Les politiques d’accès aux ressources doivent donc prioriser les pêcheries artisanales destinées à la consommation locale, afin que le poisson reste disponible pour les populations et ne soit pas détourné vers l’exportation ou des chaînes de valeur éloignées. Par ailleurs, les fermetures spatiales ou temporaires des pêcheries ne devraient jamais compromettre l’alimentation des communautés dépendantes du poisson. Ces mesures doivent être coconçues avec les populations et accompagnées de mécanismes de compensation et de protection sociale, protégeant notamment les revenus et l’alimentation des femmes transformatrices et commerçantes de poisson.
Vers une gestion régionale des petits pélagiques en Afrique de l’Ouest ?
La semaine s’est achevée sur une discussion sur le sujet de la gestion régionale, un sujet brulant en Afrique de l’Ouest. En effet, les petits pélagiques, sardinelles, chinchards ou maquereaux, constituent la principale source de protéines animales pour des millions de personnes dans la région. Leur surexploitation représente donc non seulement un problème écologique, mais aussi un enjeu majeur de sécurité alimentaire régionale.
« Les décisions de gestion doivent donner la priorité à la pêche artisanale destinée à la consommation humaine, garantir les droits d’accès et de tenure des communautés, et promouvoir la cogestion avec la participation réelle des organisations de pêcheurs et de femmes. » »
Pour Gaoussou Gueye, cela montre l’urgence de mettre en place une gestion régionale efficace. Ces stocks étant partagés entre plusieurs pays voisins, une gestion durable ne peut reposer sur des approches nationales fragmentées, notamment lorsque des décisions unilatérales concernant l’effort de pêche, les périodes de fermeture ou l’accès dans un pays sont contrecarrées par la pression exercée dans les eaux adjacentes. Il est donc indispensable que les autorités régionales réduisent la fragmentation réglementaire et harmonisent les normes, notamment en matière d’accès et de conditions d’exploitation, afin de préserver les objectifs sociaux et de conservation à l’échelle régionale.
Une gestion régionale efficace doit également reconnaître les organisations de pêche artisanale comme des acteurs clés d’une cogestion participative et inclusive. Leurs connaissances et leur expérience sont cruciales pour comprendre les dynamiques halieutiques et les défis de conformité transfrontaliers. Dans ce cadre, la création de comités de pêcheurs transfrontaliers constitue un mécanisme concret pour mettre en œuvre une gestion participative des petits pélagiques, à condition que ces comités soient officiellement intégrés aux instances décisionnelles régionales et ne se limitent pas à un rôle consultatif.
Conclusion
Lors de cette rencontre, la CAOPA et de ses partenaires ont rappelé qu’une gestion durable des pêches ne peut être atteinte sans reconnaître pleinement le rôle des pêcheurs artisans dans la gouvernance des ressources. Pour les organisations africaines de pêche artisanale, la prochaine étape sera de transformer ces discussions internationales en politiques concrètes : protection des zones côtières, priorité à l’approvisionnement des marchés locaux, reconnaissance des droits des communautés et participation effective des organisations de pêcheurs aux décisions.
À l’heure où la pression sur les océans continue de croître, cette réunion rappelle que la durabilité des pêches dépend autant des politiques et des institutions que des savoirs locaux et des pratiques traditionnelles.
Cliquez sur les images pour lire les déclarations dans leur intégralité, suivies de la liste de signataires.
Photo de l’entête : Baie Faxa, en face du port de Reykjavik, Islande, par Margaux Rochefort.


Du 23 au 27 février 2026, lors de la deuxième session du Sous-comité de gestion des pêches, 40 ONG ont rappelé qu’une gestion durable des pêches ne peut être atteinte sans reconnaître pleinement le rôle des communautés de pêche artisanale dans la gouvernance des ressources.