Le 29 janvier 2026, le gouvernement de Guinée-Bissau a adopté un décret ministériel interdisant totalement la production de farine et d’huile de poisson.
Cette décision met fin à la transformation à bord des navires-usines comme dans les usines à terre, suspend les licences de pêche à la senne coulissante ciblant les petits pélagiques destinés à la réduction (c’est-à-dire à la transformation en farine et huile), et interdit l’utilisation de poissons issus de la pêche artisanale pour ces activités.
Ce décret constitue une reconnaissance explicite des menaces que fait peser l’industrie de la farine et de l’huile de poisson sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle, les moyens de subsistance côtiers et la santé des écosystèmes marins.
Papa Cá, président de la Plateforme guinéenne des acteurs non étatiques de la pêche artisanale et de l’aquaculture (PLAGANEPA), salue « une mesure positive pour la protection des ressources halieutiques et la défense des intérêts des communautés de pêcheurs artisanaux », susceptible de contribuer à la reconstitution des stocks et à une gestion plus durable des ressources marines. De son côté, le Partenariat régional pour la conservation de la zone côtière et marine en Afrique de l'Ouest (PRCM) qualifie cette décision d’« étape forte et nécessaire pour préserver les petits pélagiques au profit de la sécurité alimentaire et des écosystèmes ».
« L’interdiction de la production d’huile et de farine de poisson par la Guinée-Bissau est reconnaissance explicite des menaces que fait peser cette industrie sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle, les moyens de subsistance côtiers et la santé des écosystèmes marins. » »
Au-delà d’un choix souverain, cette initiative s’inscrit dans une dynamique régionale visant à mieux gérer les stocks partagés de petits pélagiques, notamment dans le cadre du programme de la FAO « EAF-Nansen » et des travaux de la Commission sous-régionale des pêches (CSRP).
Cette décision constitue un test pour la gouvernance des pêches en Afrique de l’Ouest: donnera-t-elle la priorité à l’alimentation et aux populations plutôt qu’aux intérêts des industries de transformation et des flottes lointaines ?
La gestion des sardinelles : un impératif de coopération régionale
Les principaux stocks de petits pélagiques en Afrique de l’Ouest – en particulier les sardinelles (Sardinella aurita et Sardinella maderensis) – sont partagés entre les eaux nationales de la Mauritanie, du Sénégal, de la Gambie et de la Guinée-Bissau. Ces espèces constituent un pilier des systèmes alimentaires locaux et des économies côtières. Elles soutiennent les pêcheurs artisanaux, les mareyeurs, ainsi que les transformatrices – majoritairement des femmes – qui assurent la distribution sur les marchés régionaux.
Le programme EAF-Nansen promeut une approche écosystémique des pêches (EAF), intégrant les dimensions biologiques, écologiques et socio-économiques dans la gouvernance du secteur. L’objectif : concilier conservation des ressources, bien-être humain et résilience des écosystèmes.
L'une des initiatives régionales phares dans ce domaine a été l'initiative « Shared Sardinella », qui promeut la coopération entre les États qui partagent les stocks de sardinelle afin d'élaborer des plans de gestion harmonisés et de renforcer les capacités d'exploitation durable. Grâce à des études scientifiques, à la collecte de données, à des ateliers avec les parties prenantes et à des dialogues politiques, cette initiative a contribué à améliorer les informations sur l'état des stocks et à favoriser une compréhension commune de l'importance écologique et socio-économique de la sardinelle.
En Guinée-Bissau, un projet national de gestion durable de la sardinelle, lancé fin 2024 avec l’appui du programme EAF-Nansen, associe autorités publiques, instituts de recherche, société civile et professionnels du secteur.
Plus qu’une interdiction: un signal régional pour l’avenir des petits pélagiques
L’interdiction de la production de farine et d’huile de poisson en Guinée-Bissau dépasse la simple fermeture d’activités industrielles. Si elle est effectivement mise en œuvre, elle pourrait marquer une réorientation stratégique vers la priorité donnée à la consommation humaine et à la durabilité des stocks.
En limitant le détournement des petits pélagiques vers l’industrie de la réduction, davantage de poisson pourrait rester disponible pour les marchés locaux, contribuant à préserver des sources de protéines abordables, tant dans les zones côtières que dans les régions intérieures.
Cette mesure pourrait également renforcer les filières traditionnelles de transformation, où les femmes jouent un rôle central dans la création d’emplois, la génération de revenus et la distribution équitable des produits halieutiques.
« En Guinée-Bissau, la mise en œuvre du nouveau décret pourrait réorienter les ressources halieutiques vers la consommation humaine, protéger les petits pélagiques, renforcer les filières artisanales portées par les femmes et consolider une gouvernance écosystémique durable. » »
Cette mesure réaffirme que la gouvernance des pêches doit être orientée par des objectifs écosystémiques et de sécurité alimentaire, conformément à l’approche écosystémique qui guide les travaux de la FAO et de la Commission sous-régionale des pêches (CSRP).
En adoptant des mesures décisives au niveau national pour appuyer les principes consacrés à l’échelle sous-régionale, la Guinée-Bissau renforce la dynamique de gestion collaborative. Toutefois, la protection des petits pélagiques ne relève pas uniquement de la réglementation nationale : elle suppose également que les acteurs des pêcheries lointaines respectent l’esprit et les objectifs de ces règles.
Quelles implications pour les relations avec l’Union européenne ?
Dans le cadre de l’Accord de partenariat dans le domaine de la pêche durable (APPD) entre l’UE et la Guinée-Bissau, l’interdiction nationale de production de farine de poisson vient renforcer les priorités en matière de sécurité alimentaire déjà établies dans le protocole en vigueur. En effet, ce protocole interdit aux navires battant pavillon de l’UE de pêcher des espèces de petits pélagiques, comme la sardinelle, afin de protéger la sécurité alimentaire locale et d’assurer la durabilité des stocks. La Guinée-Bissau aligne ainsi sa politique nationale sur la logique de son protocole d’APPD.
Selon Papa Ca, plusieurs défis doivent être relevés pour que cette interdiction ait un impact positif sur les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire : « Pour que les pêcheurs puissent orienter leur production vers le marché local et la consommation humaine, il est essentiel d’investir dans les infrastructures de conservation, de transformation et de commercialisation du poisson. Cela comprend les chaînes du froid, le soutien aux activités artisanales de transformation et de vente, souvent assurées par les femmes des communautés côtières, ainsi que la facilitation de l’accès au financement et à la formation. Ce n’est qu’à ces conditions que cette mesure pourra devenir une véritable opportunité pour renforcer la pêche artisanale, améliorer les revenus des communautés et promouvoir la sécurité alimentaire dans le pays. »
Le Parlement européen s’est fait l’écho de ces préoccupations, lors de l’examen du protocole actuel, lorsqu’il a souligné le rôle crucial des petits pélagiques pour la sécurité alimentaire et a identifié la production de farine de poisson comme un facteur majeur de surexploitation. Les parlementaires ont appelé à un meilleur contrôle de l’appui sectoriel afin d’assurer des bénéfices concrets pour les communautés locales.
En réduisant le détournement des petits pélagiques vers la production de farine de poisson, une plus grande part de ces ressources reste disponible pour les marchés locaux de produits frais et transformés, renforçant ainsi l’emploi et les revenus des femmes. Photo : une usine de farine de poisson dans la région de Biombo, en Guinée-Bissau. Source anonyme.
L’interdiction renforce également le rôle des femmes dans la transformation du poisson et le développement des chaînes de valeur locales, une priorité qui résonne dans les débats de l’UE sur la coopération au développement et la gouvernance des pêches. En limitant le détournement des petits pélagiques vers la production de farine de poisson, une plus grande part de ces ressources reste disponible pour les marchés nationaux de produits frais et transformés, soutenant ainsi l’emploi et les revenus des femmes.
La responsabilité de l’UE ne s’arrête pas quand un navire quitte un pavillon communautaire
Alors que les navires battant pavillon de l’UE ne sont pas autorisés à pêcher les petits pélagiques dans le cadre de l’APPD, des navires d’origine européenne continuent d’accéder à ces mêmes stocks en se repavillonnant, notamment sous le pavillon de la Guinée-Bissau. Cette pratique sape ainsi l’objectif de conservation de l’accord.
Ce déficit de gouvernance est aggravé par l’opacité persistante des pêcheries industrielles et des chaînes d’approvisionnement en farine de poisson en Afrique de l’Ouest. Les informations sur l’identité des opérateurs, les marchés de destination des captures et les conditions d’exploitation restent limitées. Cette opacité affaiblit la gestion nationale et érode la confiance dans les accords de pêche, renforçant l’idée que des intérêts étrangers puissants peuvent primer sur les priorités locales de sécurité alimentaire et de conservation.
Ce que l’UE devrait faire ensuite
Face à ce changement de politique en Guinée-Bissau, l’UE devrait adapter sa coopération avec son partenaire, tant dans le cadre de l’APPD que via d’autres instruments de développement, afin de soutenir la mise en œuvre effective de l’interdiction. Cela pourrait passer par des appuis sectoriels, avec une priorité donnée au suivi, au contrôle et à la surveillance (SCS) pour s’assurer que les flottes qui pêchaient auparavant pour l’industrie de la réduction ont bien cessé leurs activités, et par le soutien à la collecte de données sur les captures de petits pélagiques. Ces mesures sont en accord avec l’objectif de l’APPD visant à renforcer la gouvernance des pêches.
« Pour que les pêcheurs puissent orienter leur production vers le marché local et la consommation humaine, il est essentiel d’investir dans la conservation, la transformation et la commercialisation du poisson, de soutenir les activités artisanales, souvent portées par les femmes, et de faciliter l’accès au financement et à la formation. » »
L’UE devrait également évaluer l’efficacité de l’interdiction au sein de la commission mixte de l’APPD UE–Guinée-Bissau, en examinant les données sur les captures, les flux commerciaux et tout élément attestant d’un détournement illégal de petits pélagiques vers les filières de production de farine et d’huile de poisson
Conformément à la politique de l’UE en matière d’égalité des genres dans les partenariats internationaux, il est essentiel de renforcer le soutien aux activités de transformation dirigées par des femmes, notamment par l’amélioration de la chaîne du froid et des infrastructures de marché, afin que les petits pélagiques destinés à la consommation humaine puissent générer une valeur sociale et économique plus importante en Guinée-Bissau.
Enfin, l’UE doit assumer la responsabilité du comportement des navires d’origine européenne, quel que soit leur pavillon. Cela implique de renforcer la transparence et la communication des informations sur les bénéficiaires effectifs pour éviter le contournement des règles de conservation, de veiller à ce que tous les navires appartenant à l’UE soient soumis aux mêmes normes, même lorsqu’ils changent de pavillon, et de soutenir les capacités régionales de suivi, de contrôle et de surveillance en Guinée-Bissau et dans la région.
De la théorie à la pratique
La réussite de cette interdiction dépendra de sa mise en œuvre stricte. L’engagement des parties prenantes et la coordination régionale via les processus de la CSRP et de la FAO détermineront si l’interdiction produira des résultats tangibles sur le plan écologique, de la sécurité alimentaire et social. Si elle est soutenue de manière cohérente au niveau international, notamment par l’UE, l’interdiction de la production de farine de poisson en Guinée-Bissau pourrait constituer un tournant vers une gouvernance des pêches qui place les populations, la sécurité alimentaire et les écosystèmes au centre des priorités dans les pêcheries de petits pélagiques d’Afrique de l’Ouest.
Photo de la bannière : le HANFENG 88, un cargo chinois qui aurait été vu livrant au port de Dakar de la farine de poisson produite en Guinée-Bissau. Photo prise dans les eaux bissau-guinéennes le 30 janvier 2026 par une source anonyme.

La Guinée-Bissau a interdit la production de farine et d’huile de poisson. Cette mesure vise à protéger la sécurité alimentaire, les écosystèmes et les communautés côtières, tout en s’inscrivant dans une gestion régionale durable des stocks de poissons partagés. La réussite de cette mesure dépendra de sa mise en œuvre.