La mangrove en détresse en Côte d'Ivoire

Par Marlène Yassi Dali

Marlène Yassi Dali est une professionnelle du secteur halieutique. Elle a dirigé pendant sept ans le port de pêche artisanal de San Pedro en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui consultante indépendante, elle accompagne les acteurs de la pêche artisanale en faveur d’une gouvernance participative et transparente du secteur, et s’engage également dans la protection des mangroves.

Photos d’Olivier Messou, sauf mention contraire.

Enracinée dans l’eau salée, dressée vers la terre ferme, la mangrove est capable de résister là où peu d’arbres survivent. Cette forêt amphibie protège les côtes, abrite la vie marine et freine l’érosion.

Mais en Afrique de l’Ouest, et particulièrement en Côte d’Ivoire, cette alliée naturelle est en train de reculer, rongée par l’urbanisation, les remblais, les coupes de bois et les pollutions. De Bonabéri à Douala, au Cameroun, à Sassandra en passant par Dabou, Grand Lahou et Abidjan en Côte d’Ivoire, la perte des écosystèmes de mangroves sur les dix dernières années est plus que préoccupante.

Derrière la disparition des mangroves, ce ne sont pas seulement des arbres qui s’effacent, mais des digues naturelles, des nurseries pour les poissons et des moyens de subsistance pour des milliers de familles. Dans un contexte de montée des eaux et de dérèglement climatique, leur destruction fragilise d’abord les communautés côtières. Sur le littoral ivoirien, l’urgence n’est plus théorique : elle se mesure en villages menacés, en lagunes grignotées et en pirogues qui rentrent de plus en plus souvent à vide.

1) La situation préoccupante des mangroves en Côte d’Ivoire

Depuis quelques années, on assiste en Côte d’Ivoire à la résurgence de la montée des eaux et des inondations. Les populations riveraines vivent avec la peur de voir disparaître leur village.

La situation à Lahou-Kpanda est un exemple de la vulnérabilité des zones côtières en Côte d'Ivoire. Il s’agit d’un village de pêcheurs établi au sud du pays, sur une langue de sable étroite entre la lagune Tagba et le Golfe de Guinée, à environ 140 km à l'ouest d'Abidjan. Ce village est menacé de disparition par une érosion côtière extrême – l'océan érode environ 40 mètres de terre chaque année, engloutissant habitations, infrastructures historiques et cimetières –, forçant les populations à se déplacer. Le changement climatique et l'intensification des courants marins accélèrent ce phénomène.

« « Tant que la question de la préservation et de la restauration des mangroves ne sera pas maîtrisée, la reproduction des espèces aquatiques restera compromise, malgré les efforts comme le repos biologique instauré par le gouvernement, car leur refuge naturel continue d’être détruit. » »
— Ouattara Kpatouma Achille, président du comité de gestion de la Société Coopérative des Entrepreneurs Agricoles Dynamiques de Côte d'Ivoire (SCEADCI SCOOPS)

Dr Amalachi, chercheure au Centre de recherches océanologiques (CRO) de Côte d’Ivoire explique que « ces phénomènes, marqués par des pertes en vies humaines et des dégâts matériels importants, trouvent aussi une partie de leurs causes dans la disparition de vastes superficies d’écosystèmes dont les mangroves qui bordaient jadis les côtes ivoiriennes ». Sur les 20 000 hectares de mangroves que comptait le pays en 1990, il n’en restait plus que la moitié en 2015. Or, ces 10 000 hectares restants, essentiels aux moyens de subsistance des zones côtières, ont aussi été exposés à la déforestation depuis.

Lors de la dernière COP 30 qui s’est tenue en novembre 2025 à Belém au Brésil, Monsieur Yao Firmin, Directeur de l’Économie bleue et de l’environnement côtier, a rappelé que la Côte d’Ivoire, qui a vu disparaître 62 % de ses mangroves, doit faire face à l’érosion qui touche 60 % du littoral, à la pollution aiguë des zones côtières et de la lagune Ébrié, ainsi qu’à la pression croissante sur les ressources halieutiques, dans un contexte où les communautés côtières comptent parmi les plus vulnérables aux impacts du changement climatique.

2) Le cas des remblayages de la lagune Ébrié dans le district d’Abidjan

En 2025, la situation à Abidjan et sa lagune Ébrié s’est subitement aggravée. Selon les médias ivoiriens, il existerait des remblayages non autorisés de la lagune qui menacent gravement l’écosystème de mangroves qu’elle abrite. De Koumassi à Biétry en passant par M'Pouto et Port-Bouet, les communes Abidjanaises bordées par la lagune sont toutes touchées.

Le media RTI souligne que « les entreprises installées en bordure de la lagune bouffent chaque jour une partie de la lagune pour l’extension de leurs activités. » Que ce soit des entreprises de transport, de vente de véhicules, des sociétés immobilières, elles ont toutes pris d’assaut les berges de la lagune, dont le remblayage est pourtant interdit par la loi.

À Koumassicommune au sud d’Abidjan et bordée par la lagune Ébrié, celle-ci a complètement disparu du côté de la zone de Koumassi Terminus laissant place à des immondices, qui à leur tour feront place à des habitats de fortune, tout ceci entravant les passages naturels des eaux. À Koumassi Soweto, autre zone fortement touchée, un vaste espace ensablé a progressivement remplacé l’étendue d’eau.

Les autorités sont formelles : ces activités sont illégales, elles n’ont délivré aucune autorisation à cet effet. En effet, selon un décret de 2019, « le remblayage des rivages de la mer et des voies d’eau, notamment les lagunes, les fleuves, les chenaux, les étangs salés, les baies et les rivières communiquant avec la mer est interdit (...) [sauf] lorsque lesdites opérations sont réalisées par l’État, ses démembrements ou par toute personne morale de droit privé bénéficiaire d’une concession de service public pour des motifs d’intérêt général notamment la réalisation de travaux ou d’ouvrages publics, la protection de l’environnement, l’aménagement ou la réhabilitation des rivages ».

Et pourtant, selon les experts interrogés, à l’encontre de cette loi, des lotissements sont réalisés sur l’emprise de la lagune sur plus de 30 hectares au niveau de la commune de Koumassi, et plus de 300 hectares ont fait l’objet de remblais non autorisés au niveau de la commune de Cocody M’Pouto.

Ces remblais et les aménagements effectués dévorent l’écosystème de la mangrove et exposent les riverains aux inondations. Le bouclier naturel de la mangrove étant brisé, les marées provoquent plus facilement l’inondation des maisons des populations riveraines. Abidjan, autrefois appelée la Perle des Lagunes se mue désormais en Perle des Remblais.

3) Impacts de la déforestation de mangrove sur les communautés de pêche artisanale

A Grand Lahou, le chef pêcheur Yotio se souvient d’une époque où les pirogues étaient remplies de poissons au retour des marées : « Maintenant, nous revenons de plus en plus bredouille».

Pour Ouattara Kpatouma Achille, entrepreneur bleu de la pêche artisanale et président du comité de gestion de la Société Coopérative des Entrepreneurs Agricoles Dynamiques de Côte d'Ivoire (SCEADCI SCOOPS), la baisse des captures de poissons s’explique notamment par la destruction des mangroves : « beaucoup de pêcheurs y contribuent involontairement en utilisant le bois de mangrove pour le fumage de poissons ou la vente de bois séché en période de baisse d’activité », explique-t-il. Plusieurs pêcheurs riverains des villages côtiers admettent préférer le bois de mangrove pour le fumage de poissons car il ne laisse pas d’arrière-goût aux poissons fumés et lui donnent une belle couleur rougeâtre. D’après la FAO, « le poisson fumé représente 65 % – soit 1 million de kilos – de l'ensemble des produits halieutiques commercialisés en Côte d’Ivoire. Le fumage du poisson fournit 240 000 emplois, principalement aux femmes. »

À Dabou, M. Kpatouma s’est engagé dans la sensibilisation des communautés sur le rôle écologique des mangroves et les implique directement dans le reboisement de la mangrove avec des plantations de palétuviers. Encouragé par l’adhésion progressive des communautés, il milite activement pour la préservation des forêts restantes de mangroves et la réduction des coupes de bois massives : « Si les communautés comprennent l’importance de la mangrove, nous aurons fait un énorme pas en avant ».

Ouattara Achille Kpatouma lors d’une activité de plantation de jeunes pousses de mangroves organisé par la section ivoirienne de l’ONG Sauvons l’Environnement, à Maffiblé 2, en avril 2026. Le suivi quotidien de ces pousses jusqu’à leur maturité présente un défi considérable. Photo: Marlène Yassi Dali.

Pour M. Kpatouma tant que le problème lié à la préservation et à la restauration des mangroves ne sera pas maîtrisé, la reproduction des espèces aquatiques restera mitigée : « le gouvernement a instauré depuis trois ans le repos biologique pour la reproduction des espèces aquatiques, or la mangrove, leur refuge, est continuellement détruite. »

La destruction de la mangrove à Dabou est aussi exacerbée par l’activité de la zone industrielle de Yopougon et de la zone portuaire de Treichville, où des industries déversent des déchets dans la lagune. Les cimenteries et les fumées de silice accentuent les pollutions dans la zone.

À San Pedro, M. Adou Mambo Richard, pêcheur artisan, Ivoiro-Ghanéen, communique en langue Fanti pour expliquer à ses collègues pêcheurs et aux femmes transformatrices le risque lié à l’utilisation du bois de mangrove sur la reproduction des poissons. Il s’interroge aussi sur les difficultés pour ces femmes dont l’activité de fumage de poissons nécessite du bois, de mangrove ou non. Certes l’utilisation croissante des fours Thiaroye (FTT) ou des fours de traitement thermique (STT) utilisent moins de bois et sont plus écologiques, mais ils ont un coût élevé que ne peuvent se permettre la majorité des femmes transformatrices de poissons. Pour lutter contre la déforestation, des réponses devront être apportées à ces préoccupations.

4) Face à la déforestation, quelles réponses ?

En 2010, à la 10e Conférence des Parties (COP10) de la CBD à Nagoya au Japon, la Côte d'Ivoire s’est engagée à conserver 10 % de ses zones marines et côtières. Mais il a fallu attendre dix ans pour que se concrétise cet engagement avec la création de cinq aires marines protégées (AMP) : L’AMP de Grand Béréby existe depuis 2022, tandis que les quatre autres sont en cours de création.

Dans ces espaces, les activités susceptibles de menacer l’intégrité des mangroves, telles que la coupe de palétuviers – la pollution ou l’urbanisation non contrôlée – sont strictement réglementées.

Les autorités conscientes des enjeux s’activent et ne limitent toutefois par leur action à de la réglementation : afin de réhabiliter les écosystèmes endommagés, des programmes de reboisement des mangroves sont mis en œuvre, fondés sur des approches scientifiques et encadrés par des plans de gestion élaborées en partenariat avec des institutions telles que la FAO, la Banque mondiale, l’Union Européenne, le PNUE. En effet face à l’ampleur de la situation, les réponses sont multiformes : associations privées, organisations internationales et actions gouvernementales se déploient à travers des programmes multisectoriels, soutenus par un cadre réglementaire spécifique. En particulier, les plans de gestion prévoient un zonage différencié conciliant conservation des mangroves et activités économiques compatibles, telles que la pêche artisanale contrôlée.

« « La baisse des captures de poissons s’explique en grande partie par la destruction des mangroves, à laquelle certains pêcheurs contribuent involontairement en utilisant leur bois pour le fumage ou en le vendant en période de baisse d’activité. » »
— Ouattara Kpatouma Achille, président du comité de gestion de la SCEADCI SCOOPS

Malgré ces mécanismes, la restauration des mangroves fait face à d’autres difficultés : coordination insuffisante entre administrations, chevauchements de compétences administratives et faiblesse du suivi des reboisements jusqu’à maturité.

Comme le souligne un responsable du ministère de l’environnement, qui a requis l’anonymat : « si le reboisement des palétuviers est un défi considérable, le suivi quotidien de ces plants jusqu’à leur pleine maturité l’est encore plus. »

Les communautés riveraines ont donc un rôle déterminant à jouer pour le suivi et la surveillance – éventuellement rémunérés – de ces plants. Cela renforcerait l’appropriation locale des projets. À défaut, les initiatives qui réduisent leurs espaces sans action concrètes d’appui auront des difficultés à émerger.

« Mais une chose est certaine, lorsque les zones délimitées intègrent des forêts sacrées, sont des lieux dédiés à leurs cultes religieux ou intègrent les rites culturels sacrés pour les communautés, nous sommes rassurés, car les communautés y veilleront comme la prunelle de leurs yeux. » conclut ce responsable du Ministère de l’Environnement et de la Transition Écologique.

5) Les actions des organismes internationaux dans la restauration et la préservation des mangroveS

Même si une seule AMP est effectivement créée par rapport au projet initial de création de cinq AMP, ces aires protégées offrent un cadre juridique renforcé pour la protection et la restauration des mangroves. Leur protection demeure plus fragile en dehors de ces espaces, où la conservation relève d’un régime juridique moins spécifique.

À Sassandra et à Fresco, des projets soutenus par la FAO permettent la restauration de parcelles de mangroves, l’objectif étant d’atteindre environ 350 hectares de sites reboisés. Ces travaux seront particulièrement bénéfiques à Sassandra, où les mangroves abritent des poissons clés à forte valeur commerciale, comme la sardine et le hareng, dont dépendent près de 2000 pêcheurs artisans.

À Adiaké et à Grand-Lahou, le programme de gestion du littoral ouest-africain (WACA) fournit des outils de gestion et forme une nouvelle génération de scientifiques et de gestionnaires des zones côtières et intègre les communautés riveraines. Des comités de mangroves et de forêts communautaires ont été installé dans plusieurs villages afin d’associer directement les communautés villageoises à la restauration du couvert végétal de mangroves.

À Abidjan, l’Ambassade de France en Côte d’Ivoire, en partenariat avec l'Université Nangui Abrogoua et l’Institut de Recherche et de Développement (IRD), a entrepris en janvier 2026 un projet de restauration des berges lagunaires de la résidence de France à Cocody, avec l’ambition de renforcer la résilience de la lagune Ébrié face aux effets du changement climatique.

Enfin, la création d’une Brigade anti-remblayage en 2025 par le ministère des affaires maritimes devrait permettre de geler selon les autorités, une vingtaine de zones remblayées illégalement et d’identifier plusieurs sites en infraction, principalement situés en zone portuaire, à Marcory, Biétry et Koumassi. Plus de 70 hectares de domaines lagunaires auraient été identifiés pour des opérations de remblai illégales. C’est dire l’ampleur de ces opérations illégales et le travail herculéen qui attend les autorités compétentes.

6) Conclusion

Malgré ces initiatives, les efforts restent encore fragiles. Les défis de coordination institutionnelle, le suivi des reboisements jusqu’à maturité et la persistance des remblais illégaux continuent de compromettre l’efficacité des actions engagées.

Toutefois, la prise de conscience croissante des acteurs du secteur, l’implication progressive des communautés dans le reboisement des mangroves, adoubées des campagnes de sensibilisation et de création d’AMP laissent entrevoir, à l’horizon 2035, des perspectives plus favorables pour la préservation des mangroves ivoiriennes. Pour l’heure, la dynamique des mangroves ivoiriennes présente un tableau plutôt sombre.



Photo de l’entête : pépinière de mangroves dans le quartier de Mafiblé 2, à Abidjan, Côte d’Ivoire.