Désaccord de pêche UE – Mauritanie : quelles conditions pour sortir de l’impasse ?

Cet article examine l'impasse dans laquelle se trouvent les négociations entre la Mauritanie et l'Union européenne concernant un nouvel accord de pêche, qui semblent porter principalement sur l'accès des flottes européennes aux eaux mauritaniennes et sur la contribution financière de l'UE. Alors que la Commission prépare sa « Vision 2040 » pour la pêche et l'aquaculture, l'autrice estime que les parties devraient également se pencher sur les changements concrets qu'un futur partenariat apporterait en matière de gestion durable des pêches, ainsi que sur les avantages qu'il procurerait à la Mauritanie, en particulier à ses communautés de pêche artisanale.

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Le 29 septembre, le Commissaire européen chargé de la Pêche, Costas Kadis, a confirmé que l’Union européenne et la Mauritanie n’ont pas encore réussi à conclure un nouveau protocole d’accord de pêche.

Ce blocage intervient alors que la Commission européenne prépare sa Vision 2040 pour la pêche et l’aquaculture, qui doit notamment définir une « nouvelle génération » d’accords de partenariats de pêche durable. La question n’est donc pas seulement de relancer les négociations sur l’accès des flottes européennes et la contribution financière de l’UE : elle est aussi de savoir ce qu’un éventuel futur partenariat changerait concrètement pour la durabilité des ressources et pour les bénéfices attendus par la Mauritanie, notamment les communautés de pêche. 

1. Un désaccord qui dépasse les tonnes et les euros

Le protocole actuel, signé en 2021, expire le 14 novembre 2026. Costas Kadis a indiqué qu’il souhaitait un échange direct avec son homologue mauritanien, et que le futur accord «devrait tenir compte des observations des auditeurs européens ». Ce dernier point est important, et n’est pas neuf: en 2015 déjà, la Cour des Comptes européenne soulignait la sous-utilisation des possibilités de pêche négociées dans l’accord UE - Mauritanie et le coût relativement élevé du protocole alors en vigueur.

Les divergences actuelles semblent porter tant sur les aspects financiers que sur l’accès des bateaux. L’association d’armateurs Anamar affirme que la Mauritanie demande une contrepartie financière plus élevée. Le Ministère mauritanien en charge de la Pêche évoquait de son côté « un réaménagement de l’accès lié aux risques pesant sur certaines espèces pélagiques surexploitées ». Une note de la Lettonie permet de mieux cerner le désaccord. En juin, elle indiquait que la Commission européenne aurait proposé, pour les négociations, des possibilités de pêche aux petits pélagiques de 93.000 tonnes annuelles, contre 225.000 tonnes dans le protocole actuel. La Lettonie juge ce volume insuffisant pour les besoins de la flotte européenne concernée.

Les données examinées par la commission mixte UE-Mauritanie en janvier 2026 nuancent cependant l’ampleur réelle de cette réduction: les captures déclarées des chalutiers pélagiques européens atteignaient environ 94.000 tonnes en 2024 et en 2025. Ces volumes sont très proches des 93.000 tonnes évoquées et nettement inférieurs au plafond actuel des possibilités de pêche négociées. La diminution envisagée serait donc beaucoup moins importante quand on la compare aux captures réelles récentes, plutôt qu’au possibilités de pêche négociées en 2021.

Dans le fonctionnement actuel des APPD, une diminution des possibilités de pêche entraînerait une adaptation à la baisse de la contrepartie financière correspondante. Cela peut expliquer une partie du désaccord sur les clauses financières du futur protocole. L’appui sectoriel, dissocié du paiement pour l’accès dans le protocole en cours, ne devrait pas être automatiquement affecté par une telle diminution des possibilités de pêche.

Au-delà du tonnage et du paiement, le futur partenariat devra répondre aux attentes de la Mauritanie et de ses communautés côtières. Il faudra aussi examiner ses potentiels effets sur les ressources dont dépendent les pêcheurs mauritaniens, sur les habitats marins et sur la capacité des communautés de pêche à peser dans les décisions, notamment au niveau de l’utilisation de l’appui sectoriel.

Dans des échanges récents avec CAPE, des pêcheurs artisans mauritaniens décrivent des bénéfices limités de l’accord et de ses protocoles successifs pour les communautés côtières, indiquant également que leurs organisations n’ont pas été informées, et n’ont participé ni aux négociations en cours, ni à la programmation et à l’utilisation de l’appui sectoriel du dernier protocole.

2. Les captures accessoires: un accès déguisé aux ressources?

La préoccupation immédiate des pêcheurs artisans mauritaniens concerne le poulpe : tous demandent que son exploitation reste réservée aux opérateurs mauritaniens, en particulier aux pêcheurs artisans. Le protocole actuel n’accorde aucune possibilité de pêche ciblée sur le poulpe. Cette espèce, moteur de développement de la pêche artisanale locale, reste surexploitée. Cependant, les chalutiers crevettiers européens peuvent conserver jusqu’à 8 % de prises accessoires de céphalopodes. En 2022, ce sont 87 tonnes de céphalopodes qui ont effectivement été débarquées par ces navires comme captures accessoires, le poulpe constituant l’espèce dominante.

L’absence de possibilité de pêche ciblée sur le poulpe ne suffit donc pas à garantir que les bateaux européens n’y aient pas accès : une quantité potentiellement importante de cette ressource, de grande valeur commerciale, peut être conservée comme prise accessoire et vendue par les chalutiers crevettiers européens. L’enjeu est dès lors d’évaluer la mortalité par pêche totale du stock de poulpe, y compris lorsqu’il est une capture accessoire, et comment cela affecte l’état de cette ressource et les perspectives de développement de la pêche locale.

Les communautés de pêche artisanale locales sont préoccupés principalement par le poulpe, dont l’accès est réservé aux opérateurs mauritaniens. Néanmoins, les flottes européennes ont débarqué en tant que prises accessoires, 87 tonnes de céphalopodes en 2022, de grande valeur commerciale et qui peuvent donc être commercialisées. Photo: La plage à Nouadhibou, par Evgeni Zotov.

Un problème similaire se pose pour la pêcherie ciblant les petits pélagiques : en 2023, les chalutiers pélagiques réalisaient, sous forme de prises accessoires, environ 34 % de la production de merlu noir en Mauritanie, alors que ce stock est surexploité. Dans les deux cas, poulpe et merlu, une pêcherie ciblant officiellement une autre ressource exerce une pression importante sur une espèce surexploitée.

La commission mixte des 26 - 28 janvier 2026 reconnaît le besoin de collecter des données supplémentaires sur les captures cibles et accessoires, et souligne les difficultés rencontrées pour recruter et maintenir des observateurs à bord. Tout futur protocole devrait donc comptabiliser la mortalité par espèce en regardant l’ensemble des catégories de pêche, qui soit ciblent cette espèce, ou bien la capturent comme prise accessoire. Des mesures de sélectivité, de zonage et de fermeture biologique devraient permettre de réduire les prises accessoires, et une observation scientifique à bord devrait être garantie.

3. Protéger les habitats sensibles: un test de crédibilité

Le comité scientifique conjoint recommande dans son rapport de la réunion de juin 2025 de protéger durablement du chalutage cinq zones d’intérêt biologique situées le long d’une chaîne de récifs coralliens d’eau froide. Le comité a proposé que ces zones deviennent des aires marines protégées. Ces cinq zones ne représentent que 0,72 % de la zone économique exclusive (ZEE) mauritanienne et, selon les données de surveillance disponibles, les navires européens ciblant le merlu et la crevette seraient les seuls chalutiers de fond à les fréquenter.

Dans une question parlementaire déposée en septembre 2026, la députée européenne Isabella Lövin demande pourquoi cette question n’a pas été discutée dans les négociations. Si une recommandation aussi précise et limitée ne peut être mise en œuvre dans un protocole, la promesse d’un APPD fondé sur la durabilité perd une bonne partie de sa crédibilité. Tout futur arrangement devrait intégrer la protection effective de ces zones du chalutage de fond.

4. Participer, c’est pouvoir peser sur les décisions

Le secteur de la pêche artisanale doit pouvoir influencer la programmation de l’appui sectoriel, suivre sa mise en œuvre et en évaluer les résultats. Le futur partenariat devrait donc instituer un mécanisme permanent efficace d’information et de participation, garantissant aux organisations représentatives un accès préalable aux documents, la possibilité de présenter leurs propres priorités, et une réponse motivée des partenaires de l’accord à leurs propositions.

La dernière commission mixte UE-Mauritanie de janvier 2026 fait état d’un atelier organisé avec les bénéficiaires de l’appui sectoriel et annonce la publication de son rapport. Cette plus grande transparence est un progrès, mais un atelier ponctuel ne suffit pas pour une réelle participation. Il faudrait savoir quelles organisations ont été associées, et dans quelle mesure leurs propositions ont modifié les décisions.

Cette participation ne devrait pas être limitée aux questions liées à l’appui sectoriel. Elle doit également porter sur les choix fondamentaux du partenariat : quelles ressources peuvent être ouvertes aux navires européens, et à quelles conditions.

Le futur APPD devra traduire ces principes concrètement dans l’évaluation du surplus, la fixation des possibilités de pêche et, pour les petits pélagiques, les obligations de débarquement et de mise à disposition sur les marchés, afin d’améliorer leur contribution à la sécurité alimentaire.

5. Financer la gouvernance selon les besoins du pays

La contribution européenne actuelle dans le cadre du protocole d’APPD atteint 60,8 millions d’euros par an, dont seulement 3,3 millions en moyenne pour l’appui sectoriel. Une réduction des possibilités de pêche ne devrait pas entraîner une diminution de l’appui sectoriel : les besoins de la Mauritanie en matière de gouvernance des pêches restent importants, indépendamment des captures européennes.

Une architecture crédible des futurs accords doit non seulement, comme elle le fait aujourd’hui, distinguer la compensation financière des possibilités de pêche d’un appui sectoriel à la gouvernance. Mais elle doit  aussi calibrer cet appui sectoriel aux besoins de la Mauritanie en termes de recherche et le contrôle de toutes les flottes, la protection des cinq zones d’intérêt biologique, les infrastructures et services aux communautés et la transparence des autorisations. Il faut donc envisager qu’une réduction de l’accès européen aux ressources de la Mauritanie s’accompagne d’un soutien accru à la gestion durable des ressources et aux communautés qui en dépendent.

L’évaluation prospective de l’accord UE-Mauritanie 2021-2025 propose l’option du renouvellement, mais suggère des réajustements structurels, notamment l’importance de faire évoluer l’appui sectoriel de l’accord vers un appui budgétaire suivant les règles européennes relatives aux finances publiques et à la transparence. Photo: Épaves de navires à Nouadhibou, par Sebastian Losada.

L’appui sectoriel devrait éventuellement évoluer vers un appui budgétaire pêche, après examen des conditions juridiques et financières, comme l’a suggéré l’évaluation prospective de l’APPD 2021-2025. Les règles européennes exigent notamment une politique sectorielle crédible et des garanties relatives aux finances publiques et à la transparence budgétaire : il ne suffit donc pas de rebaptiser les versements actuels.

Cette suggestion fait écho à l’audit interne de la Commission publié en 2025, qui demande de clarifier la nature juridique de l’assistance et, si nécessaire, d’aligner l’appui sectoriel sur les dispositions relatives à l’appui budgétaire, avec une meilleure coordination entre la DG MARE et la DG INTPA.

Une meilleure articulation avec les autres instruments européens de coopération pourrait mobiliser des financements supplémentaires. Mais il y a cependant un risque de diluer les priorités de la pêche dans une approche plus large de l’économie bleue ou de remplacer des engagements concrets par des promesses vagues et difficiles à vérifier. Quel que soit l’instrument retenu, les responsabilités, les montants, les bénéficiaires et les résultats devront rester publics et mesurables.

6. Plusieurs scénarios, les mêmes exigences

Les deux parties peuvent encore conclure un nouveau protocole avant l’échéance de Novembre 2026, interrompre temporairement l’accès ou convenir d’un dispositif transitoire. Le secteur européen a par exemple proposé une prolongation d’un an afin de préserver la continuité des activités.

Quel que soit le scénario retenu, les mêmes questions doivent être traitées : quelles possibilités sont compatibles avec l’état réel des stocks et l’effort cumulé de toutes les flottes ? Comment réduire les prises accessoires de poulpe et de merlu? Quand les cinq zones coralliennes seront-elles fermées au chalutage ? Comment les organisations mauritaniennes participeront-elles aux décisions ? Quels résultats précis seront attendus de l’appui sectoriel?

Un éventuel dispositif transitoire ne serait utile que s’il servait à répondre à ces questions, selon un calendrier public et avec la participation des organisations professionnelles mauritaniennes.

Conclusion : La Mauritanie, premier test grandeur nature pour la nouvelle génération d’APPD ?

Le désaccord intervient au moment où l’Union redéfinit son action extérieure en matière de pêche. Dans le Pacte européen pour l’océan, la Commission annonce une stratégie d’action extérieure comprenant une nouvelle génération d’APPD, mieux articulés avec les partenariats plus larges de l’Union et ses stratégies régionales.

Fin septembre, cinq États européens, l’Espagne, la France, la Lettonie, la Lituanie et le Portugal, ont demandé que la Vision 2040 renforce la dimension extérieure de la Politique commune de la pêche (PCP) et soutienne l’activité de la flotte européenne de pêche lointaine. Leur déclaration cite précisément la Mauritanie comme exemple du rôle positif que les investissements européens à long terme peuvent jouer dans les économies et les chaînes de valeur locales. Le désaccord actuel montre toutefois que cette appréciation n’est pas forcément entièrement partagée par le partenaire: un futur partenariat devra démontrer concrètement comment les bénéfices sont répartis et en quoi il répond aux priorités mauritaniennes.

Une nouvelle génération d’accords de pêche ne peut se limiter à moderniser le vocabulaire, ni à lier plus étroitement l’accord aux objectifs économiques européens en termes de compétitivité et d’alimentation du marché européen. Elle devrait modifier la manière dont sont déterminés l’accès, les priorités de financement et les résultats attendus pour le pays partenaire.

En Mauritanie, cela suppose notamment de fonder l’accès sur les meilleurs avis scientifiques et sur une évaluation transparente de l’ensemble de l’effort de pêche cumulé des flottes d’origine étrangère; de protéger les zones de pêche artisanale et les écosystèmes vulnérables; d’empêcher que les possibilités accordées à certaines flottes permettent, par le jeu des captures accessoires, de capturer d’autres ressources sensibles; et d’assurer la transparence des opérations des navires, des opérateurs et de leurs bénéficiaires effectifs.

Le partenariat devra également produire des résultats tangibles pour la sécurité alimentaire, l’emploi et les femmes des communautés de pêche. L’appui sectoriel devrait être défini, suivi et évalué avec la participation des organisations mauritaniennes de pêche artisanale.

Qu’il s’agisse d’un nouveau protocole, d’une éventuelle prolongation transitoire ou d’un autre scénario, ces exigences constituent les conditions à partir desquelles l’Union européenne et la Mauritanie pourront faire de leur relation non seulement un accord d’accès, mais un partenariat, répondant aux ambitions affichées par l’UE pour 2040.




Photo de l’entête: Le marché à Port-Étienne, Dakhlet Nouadhibou, par Evgeni Zotov.