Les pêcheries artisanales représentent plus de la moitié des captures de thon dans certaines régions de l’océan Indien, selon un récent document présenté à la Commission des thons de l’océan Indien (CTOI).
Cette constatation remet en question l’idée largement répandue selon laquelle les pêcheries thonières sont dominées par les senneurs industriels et les palangriers. Si les grandes flottilles industrielles demeurent très visibles dans la gestion régionale des pêches, le document soutient que les pêcheries thonières artisanales jouent un rôle plus important dans la région qu’il n’est généralement reconnu.
Le document souligne que, dans de nombreux États côtiers en développement bordant l’océan Indien, les pêcheries artisanales assurent l’alimentation, l’emploi et les moyens de subsistance de milliers de familles côtières. Pourtant, au sein de la CTOI, l’organisation régionale chargée de la gestion des thons et espèces apparentées, les pêcheries artisanales restent souvent mal définies et insuffisamment visibles.
Alors que la CTOI poursuit ses débats sur des questions telles que les systèmes d’allocation de l’accès aux ressources, les mesures de gestion et l’avenir de la gouvernance des pêcheries thonières, la question n’est plus de savoir si les pêcheries artisanales doivent être reconnues, mais comment elles doivent l’être.
Un secteur majeur caché à la vue de tous
Lorsque l’on pense aux pêcheries thonières de l’océan Indien, on imagine souvent de grands senneurs, des palangriers industriels et des flottilles de pêche lointaine opérant sur de vastes zones océaniques. Bien que ces flottilles jouent un rôle important dans la pêcherie, elles ne constituent cependant qu’une pièce du puzzle.
Dans des pays tels que Madagascar, les Comores, la Tanzanie, le Kenya et le Mozambique, des milliers de pêcheurs artisans capturent des thons et espèces apparentées à l’aide de lignes à main, de filets maillants et d’autres méthodes de pêche à faible impact. Leurs captures approvisionnent les marchés nationaux et régionaux, contribuent à la sécurité alimentaire et soutiennent les économies côtières.
Le problème des définitions
L’un des principaux arguments du document est que la CTOI ne dispose actuellement pas d’une définition claire et universellement acceptée de la pêche artisanale.
Les classifications existantes peuvent regrouper des pêcheries fondamentalement différentes. Des navires considérés comme artisanaux selon certains critères peuvent en réalité être des opérations commerciales relativement importantes, sans grand rapport avec les activités de pêche artisanale. Dans le même temps, les véritables pêcheries artisanales peuvent rester statistiquement invisibles parce que leurs captures ne sont pas suffisamment suivies ou déclarées. Une telle approche sous-estime la contribution du secteur à l’emploi, à la sécurité alimentaire et au développement économique local.
Afin que les pêcheries thonières artisanales soient mieux reconnues dans le système d’allocation de la CTOI, la définition des pêcheries artisanales ne doit pas se limiter à la taille des navires, les types d’engins et la puissance du moteur, mais doit également refléter des dimensions sociales, économiques et culturelles. Photo: fishers in Zanzibar, by Sara Fröcklin.
Les auteurs appellent donc la CTOI à adopter une définition plus pertinente fondée non seulement sur la taille des navires, mais également sur des caractéristiques opérationnelles telles que le rayon d’action de la pêche, le niveau d’investissement, les liens avec les communautés locales et la dépendance des ménages vis-à-vis de la pêche pour leurs moyens de subsistance.
Ces préoccupations rejoignent celles exprimées par les organisations de pêche artisanale et les organisations de la société civile lors de la dernière session du Comité des pêches de la FAO. Selon elles, les pêcheries artisanales ne devraient pas être définies uniquement en fonction de la taille des navires, du type d’engin ou de la puissance du moteur. S’appuyant sur les Directives volontaires de la FAO visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale (VGSSF), elles soutiennent que les définitions devraient également refléter des dimensions sociales, économiques et culturelles, notamment la propriété locale, le travail familial, l’ancrage communautaire, la dépendance à la pêche pour les moyens de subsistance et le rôle central joué par les femmes tout au long des chaînes de valeur du secteur artisanal.
La manière dont la CTOI définira la pêche artisanale influencera qui est pris en compte, quelles captures sont enregistrées, quels intérêts sont considérés dans les discussions sur la gouvernance et, en définitive, qui bénéficiera des futures mesures politiques. Cet enjeu est particulièrement important car la CTOI discute de plus en plus de systèmes d’allocation de l’accès, dans lesquels la visibilité dans les statistiques de pêche détermine souvent qui recevra des possibilités de pêche à l’avenir.
Si les véritables pêcheries thonières artisanales demeurent mal définies ou insuffisamment documentées, les futurs systèmes d’allocation risquent de favoriser les pêcheries déjà visibles dans les statistiques officielles et reconnues dans les cadres de gestion. À l’inverse, une définition ancrée dans les réalités des communautés de pêche et prenant en compte ses multiples dimensions offrirait une base plus solide pour améliorer la collecte de données, reconnaître la participation historique et actuelle de la pêche artisanale et garantir que les futurs mécanismes d’allocation contribuent à l’équité autant qu’à la durabilité.
Pourquoi une meilleure reconnaissance est importante
L’importance de ce débat va bien au-delà des statistiques. Le document souligne que les pêcheries artisanales jouent un rôle particulièrement important dans les captures de plusieurs espèces de thons néritiques, généralement présentes plus près des côtes et particulièrement importantes pour les communautés côtières.
Au-delà de leur contribution aux captures, de nombreuses pêcheries thonières artisanales génèrent d’importants bénéfices sociaux et économiques. Comparées aux flottilles industrielles, elles créent souvent davantage d’emplois par tonne de poisson débarquée, approvisionnent les marchés nationaux et régionaux essentiels à la sécurité alimentaire et soutiennent un large éventail de moyens de subsistance tout au long des chaînes de valeur de la pêche, notamment pour les femmes impliquées dans la transformation et la commercialisation. Beaucoup utilisent également des méthodes de pêche relativement sélectives et à faible impact, ce qui se traduit par une empreinte environnementale plus réduite que certaines opérations de pêche industrielle.
Une meilleure reconnaissance des pêcheries artisanales pourrait contribuer à améliorer le suivi, à renforcer les mesures de gestion et à garantir que les réalités de la pêche artisanale soient prises en compte dans les processus décisionnels. Elle pourrait également contribuer à corriger un déséquilibre de longue date dans la gouvernance des pêches, où les discussions se concentrent souvent sur les flottilles industrielles parce que ce sont les secteurs pour lesquels les données sont les plus facilement disponibles.
La reconnaissance doit conduire à des droits
Si le document de la CTOI se concentre principalement sur les définitions et la visibilité, il soulève également une question plus large : que doit-il se passer une fois que les pêcheries artisanales seront correctement reconnues ?
Contribuant jusqu’à 50 % des captures de thons et espèces apparentées dans certaines régions de l’océan Indien, les pêcheries artisanales doivent être davantage reconnues dans les statistiques de la CTOI afin que leur contribution à la sécurité alimentaire, à l’emploi et au développement économique local soit pleinement prise en compte dans les futurs systèmes d’allocation de l’accès aux ressources. Photo: site de débarquement à Zanzibar, par Sara Fröcklin.
La reconnaissance est importante parce qu’elle influence l’accès aux ressources. Alors que la CTOI discute de plus en plus de systèmes d’allocation pour les pêcheries thonières, la contribution des pêcheries artisanales devrait être reflétée non seulement dans les statistiques, mais également dans les décisions relatives à la répartition des possibilités de pêche.
Pour la CAOPA et CAPE, les systèmes d’allocation de l’accès au sein des organisations régionales de gestion des pêches (ORGP) ne devraient pas reposer exclusivement sur les captures historiques. De telles approches tendent à favoriser les flottilles disposant déjà de la plus grande capacité de pêche et des systèmes de déclaration les plus complets, tout en négligeant les contributions des communautés de pêche côtières. Les cadres d’allocation devraient plutôt prendre en compte des critères sociaux, économiques et environnementaux plus larges, notamment la sécurité alimentaire, l’emploi, la création de valeur ajoutée locale, les pratiques de pêche durables et les objectifs nationaux de développement. À défaut, les systèmes d’allocation risquent de perpétuer des inégalités historiques au lieu de soutenir un développement équitable et durable des pêcheries thonières.
Cette approche est conforme aux Directives volontaires de la FAO visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale, ainsi qu’à la reconnaissance internationale croissante du rôle que jouent les pêcheries artisanales dans la réalisation de la sécurité alimentaire et du développement durable. Elle contribuerait également à garantir que les systèmes d’allocation récompensent ceux qui pêchent de la manière la plus durable et génèrent le plus de bénéfices pour les populations côtières.
En définitive, le débat lancé par le document de la CTOI ne porte pas simplement sur la manière de définir les pêcheries artisanales. Il concerne la reconnaissance de leur contribution aux moyens de subsistance, aux systèmes alimentaires et aux économies locales dans les décisions de gouvernance et d’allocation qui façonneront l’avenir des pêcheries thonières de l’océan Indien.
Perspectives
Le document de la CTOI montre clairement que les pêcheries artisanales ne constituent pas une composante marginale des pêcheries thonières de l’océan Indien. Dans plusieurs pays, elles représentent une part substantielle des captures, de l’emploi et de la sécurité alimentaire.
Cette constatation remet en question des dispositifs de gouvernance historiquement centrés sur les pêcheries industrielles et soulève d’importantes questions quant à la répartition de la représentation, des mesures de gestion et des possibilités de pêche au sein de la CTOI.
Le défi consiste désormais à faire en sorte que cette réalité soit reflétée dans la manière dont ces pêcheries sont définies, suivies et représentées au sein de la Commission. À mesure que les discussions sur les systèmes d’allocation progressent, la reconnaissance doit se traduire par un accès réel aux ressources et par des opportunités concrètes pour les communautés de pêche artisanale. Dans le cas contraire, le secteur risque de rester visible dans les statistiques tout en demeurant absent des processus décisionnels.
Photo de l’entête : des hommes et des femmes pêcheurs ramassent des coquillages à marée basse à Zanzibar, par Sara Fröcklin.

Les pêcheries artisanales représentent jusqu’à 50 % des captures de thon dans l’océan Indien, soulevant d’importantes questions concernant leur représentation et l’allocation de l’accès aux ressources halieutiques dans la région.